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Lecteur frère, Lecteur traître

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Bellinus

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Que ne ferait-on pas
pour conquérir à l'arraché
l’amitié d’un jeune auteur
— peut-être davantage ?

Il y a quelques jours,
je fis l’acquisition de son dernier ouvrage,
non pas neuf et rutilant chez mon libraire,
mais sur un site de produits d’occasion.
(L’impatience était trop forte
et ma fin de mois trop compliquée !)

À peine entrouvert l’ouvrage,
je sursaute :
la page de garde a été arrachée
tandis qu’apparaît,
en filigrane et en creux,
l'ex-dédicace de l’auteur.
Mon premier sentiment fut une moquerie attendrie
devant le repentir pas tout à fait imperceptible :
quel cabot, ce jeunot !
S’étaler ainsi sans vergogne et pleine page
avec, en caractères géants, son impérial paraphe !
(Je fais, moi, et si rarement, des dédicaces
minuscules, tremblantes et presque honteuses.)

Mon second sentiment fut autrement violent :
Quoi ! de la part du premier lecteur,
qui me précéda et déflora le chef-d’œuvre,
damned ! un tel geste iconoclaste !
Sectionner la page de dédicace !
Dépersonnaliser, décapiter, saccager un livre
juste pour gagner quelques sous
en le remettant incognito en vente !
Lecteur déçu ?
Bibliophile fauché ?
Amant trahi ou abandonné ?
On ne saura jamais.

Quand j’étais enfant,
j’adorais accomplir ce petit geste de magie :
sur une grosse pièce de 5 Francs,
je déposais une fin papier de cigarette.
Puis, avec la pointe d’un crayon,
frottant avec une infinie douceur,
ma patience faisait peu à peu apparaître
la face de la pièce.
Abracadabra !
Miracle en taille douce :
apparition de la Semeuse !

Tout à l’heure,
en entrouvrant le roman violenté,
je ne pus m’empêcher
de refaire ce geste,
moins par curiosité
que par vénération,
avec au fond de moi
la célèbre formule de l’Inspecteur
qui, plus d’une fois,
dans Les 5 dernières minutes,
usa du stratagème du crayon magique
pour s’exclamer,
devant l’apparition miraculeuse sur le bloc-notes décrypté :
« Bon Dieu ! Mais c'est... Bien sûr ! »

Sous le frottis,
la dédicace est donc apparue.
Blanc sur gris.
Eblouissante apparition.
Le prénom et le nom du dédicataire.
Dédicataire-traître.
A découvert.
Et, sous ce nom et ce prénom,
la signature gigantesque de l’auteur
précédée de
« Un Salam très fort ! »
On sent ici presque battre un cœur...

Hypnotisé par ma découverte,
je demeure pétrifié.
Eberlué.
Triste.
Très triste.
Quand un écrivain tend au lecteur-acheteur
son exemplaire dédicacé,
ne s’imagine-t-il pas lui restituer,
en échange de quelques sous,
un cadeau royal ?
Un Graal.
Un tabernacle.
Peut-être un oracle ?
Pour son plaisir et pour sa survie...

Il n’en est rien.
Juste un petit bloc de pâte à papier noircie.
14 cm X 21 cm.
Epaisseur : à peine 20 mm.
En ce qui concerne le cher A. T***,
très exactement
278 grammes.
Un quart de kilo de génie bafoué !

Lors de ce troc infâme,
que pèsent,
après la transsubstantiation de l’écriture,
la sienne,
la mienne,
que pèsent tant de sueur, de larmes, de sperme
... parfois du sang ?
Rarement du miel.
Kollak aassal.
Tu parles !
Des mots, de simples mots, toujours des mots
flétris et dévalués comme des mégots.
Les maux des mots.
En produits d’appel sur le Net !

Nos jolis mots attrape-nigauds.

Ainsi, dans la trame du papier bouffant,
tel un stigmate gravé au stylo
avec quelle passion !
quelle ingénuité !
quel abandon du Don !
sans disparaître néanmoins,
mais camouflé
comme un herpès secret,
un peu aussi comme une cicatrice
à la fois indélébile et obscène,
gravé à la pointe Bic
du stylet meurtrier,
le message enchanté de l’exilé de Salé,
à la fois enfui
gommé
annihilé
méprisé
et à présent patent
sous le décryptage
de mon crayon papier.

Patent et cuisant.
Car tout s’est évaporé, tout s’est déprécié
– très exactement 18 € imprimés au verso
mais désormais pour seulement 6 € d’occasion, frais de port offerts –
son talent aux mains des marchands,
sa jeunesse une fois de plus flétrie,
et ma faim de lire volatilisée
haut le cœur !
devant un Big Mac en papier
à demi bouffé...

Nos atours d’écrivaillons
changés en haillons.
Nos vies
flétries.

Ce n’est pas si grave.
Poignant et pathétique,
mais pas si grave.
Chaque auteur n’est-il pas un va-nu-pieds
qui se prend pour Ombilic 1er ?

En refermant l’opus bradé,
ayant une amicale pensée pour l’auteur bafoué,
songeant à son talent préservé
(mais noyé dans trop de mélancolie égocentrée),
bizarrement, j’ai eu à la fois trop chaud
et très froid.
Une totale désillusion.
Une glaciation du cœur.
Un froid interstellaire.
Et pas même deux autres bras pour nous consoler...

« Quand la terre claquera dans l'espace
comme une noix sèche,
nos œuvres n'ajouteront pas un atome
à sa poussière. »

(Emile Zola)



Boulogne-Billancourt, le 16/11/2019
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