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L'écheveau

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Alicia Bouffay

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Comment ça va, ma belle ? me demande-t-elle en baissant la tête.

Elle farfouille dans son sac. Le bruissement du faux cuir, cliquetis de perles, des dizaines de bracelets portés à chaque poignet. Elle finit par le trouver, son paquet de clopes. Tout neuf, pas encore ouvert. Le froissement du plastique, puis de l’aluminium, la roulette du briquet. On ne semble entendre qu’elle dans ce petit café à côté du port. Un bistrot de marins. Des pêcheurs à casquette bleu marine, des ostréiculteurs sombres qui discutent baisse de production, huîtres génétiquement modifiées. Au mur, une expo d’aquarelles de l’association d’artistes locaux, des scènes de plage, des enfants, des baigneuses, des mouettes et des goélands. Sur l’ardoise, des anguilles grillées en plat du jour.

— Ça te dérange pas si on sort un peu ?

L’air frais, l’odeur de la vase, la marée basse. Expirant ses premières volutes, elle me raconte sa soirée très alcoolisée de la veille, sa réunion importante, ses enfants. Mais, rien ne l’arrête, elle a chassé sa gueule de bois avec des litres de café, annulé la réunion, laissé ses mômes à leur père. Elle parle trop vite, tente de masquer son agacement. C’est sûr, je le paierai un jour ce changement dans ses plans. « Tu comprends, dès que j’ai su que tu passais quelques jours dans la région, j’ai tout fait pour me libérer. »

Se libérer...est-elle donc enchaînée ? Son troisième mégot écrasé par le talon de son escarpin, nous voici de nouveau à l’intérieur. Mon Lipton est froid, elle en semble sincèrement contrariée.

Je dézippe mon sac à dos, compagnon de galère depuis des lustres. Increvable. J’en sors un petit pochon en tissu étoilé.

— Je ne t’ai jamais parlé d’Andrea ?

Des yeux charbonneux qui s’agrandissent, un air de femme trompée.


Je raconte l’histoire. Celle où je prends le même bus tous les matins pour aller faire mon job de chef de service dans un établissement public de taille moyenne. Musique à fond dans les oreilles, émergeant à peine d’une nuit d’insomnie, dans la tête, ma journée de travail anticipée : le budget à exécuter, les commandes à valider, les agents à manager.
Celle où, tous les matins, dans ce bus, il y a cette fille qui m’intrigue avec son cliquetis d’aiguilles et son air épanoui. Cette fille qui tricote. Dans cette histoire, je passe les 27 minutes du trajet à l’observer mais jamais je n’ose lui adresser la parole. Et puis un jour, celle qui s’appelle Andrea, s’assoit à côté de moi et me tend un écheveau. Un fil 100% alpaga, d’un bleu profond, une merveille. Ses premiers mots : « Je vais t’apprendre ». Je lui raconte cette histoire où j’ai commencé le tricot. Et arrêté les anti-dépresseurs.

Deux aiguilles en bambou sont sorties du sac étoilé, je caresse une pelote vert chiné, de la laine mèche, toute douce. Un frisson parcourt ma colonne.

— Ah, tu t’es mis au tricot ? dit-elle d'une voix haut perchée, entre le mépris et la pitié.

— Oui, le jacquard, les côtes anglaises, les jetés, le raglan, les rangs raccourcis, tout ça, je connais maintenant, j’apprends vite. Mes progrès m’apportent beaucoup de confiance. Je préfère les points plus basiques, ceux qui libèrent l’esprit, m’aident à méditer. Mon préféré, c’est le point mousse, pour le rendu des couleurs. Moins brutal que le jersey avec son côté rayures. Avec Andréa, et puis d’autres filles, on se retrouve pour des « tricot-thés » chez elle. J’aime beaucoup son salon silencieux, bien rangé, on ne s’y sent jamais oppressé.

Mes aiguilles s’agitent sans bruit. Le début d’un gilet, un patron sorti de mon imagination.

Silence. Le vent s’est levé, bruit des bateaux restés au port, au loin, une mouette rieuse.

— Eh bien, je t’admire, je n’ai pas ta patience ! Et puis moi, rester de longues heures immobiles, comme ça, ce n’est pas mon truc, j’ai besoin de bouger, de marcher.

— L’un n’empêche pas l’autre. Souvent, je cours. L'été avec les premiers rayons du soleil, l'hiver, les dernières étoiles. Pour me sentir vivante dès le matin. Exister, après oui, « les évènements », tout ce qui est arrivé. Pour m'imprégner de ce paysage qui fait désormais partie de mon quotidien. Toutes ces nuances de vert, de marron et de bleu, une vraie peinture flamande. Ça fait quoi ? Deux ans que je suis partie ?
J'ai laissé tout un passé ici. Je ne mène peut être pas une vie de rêve, mais au moins je respire mieux.
— Déjà. Oui, enfin... Bon, je t’admire de trouver le temps, le temps, c’est bien ce qui me manque, j’ai un emploi du temps tellement serré, au fait, je ne t’ai pas raconté...

Le temps ça se prend. Je continue mon tricot, tranquillement. Trente rangs plus tard, elle n’est toujours pas à court d’anecdotes, de médisances ou de commentaires creux sur l’actualité.
Je l'avais rencontrée dans un amphi à la fac de lettres, il y a longtemps. Je m'étais moquée de sa façon d'annoter son exemplaire de Jane Eyre, toutes les lignes du livres semblaient avoir été surlignées. « Tu comprends, tout est important ». Elle avait raison. J'espérais au fond que, sous les flots de paroles, les discours de vie pressée, de réunions, de plannings chargés, de brunchs et de mojitos en terrasse, la fille secrète et passionnée de littérature anglaise n'avait pas disparue.
Sur le port, un chalutier qui rentre de la pêche. Un couple de touristes, bras et jambes nues qui passe en riant à vélo. J'habite maintenant loin de la mer, dans une région à la beauté plus cachée. Je me demande si elle comprend ce choix.
Je range mon tricot. Je règle mon lipton et ses quatre expresso, je l'embrasse et lui tends un bel écheveau à la laine toute douce, d'un bleu profond. « Choisis ta vie ma belle, on en a qu'une. » Je sors pour retrouver une dernière fois l'odeur des embruns.
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