Les successeurs

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Un texte sombre et post-apocalyptique qui bénéficie d’une narration intéressante. La construction est originale et renforce la chute, efficace

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Faire court ? Ah oui, c'est le principe du site ! Alors... 1999 = 1 nouvelle 2018 = 130 nouvelles + 1 roman Polar. Thriller. Un peu de fantastique. Humour. Du long. Du court. Tout est dit  [+]

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99…

L’homme est allongé sur un lit spartiate aux draps défaits. Seule sa maigre poitrine, aussi étique que ses bras, ses jambes et tout le reste de son être, se soulève à un rythme effréné, en quête de la moindre molécule d’oxygène frais. Son épiderme entier n’est que sueur.

Il se met à tourner la tête vers Tobias. Lentement. Très lentement. L’extrême chaleur, la fatigue, la maladie, la vieillesse l’en empêchent.

L’homme savait.
La fonte des glaciers. La hausse des températures. L’aridité croissante.
Ses confrères et lui avaient pourtant averti.
Prêche. Goutte d’eau. Même destination.
Le désert.

L’homme murmure un borborygme inintelligible. Tobias Stieg l’ignore. L’homme appartient déjà au passé.

85…

Tobias détaille les deux créatures debout devant lui.

Ses créations. Les versions ultra­modernes du Chevalier Mécanique, de Léonard de Vinci, l’un des premiers automates de l’histoire, si ce n’est le premier. Un homme de bois, de cuir et de métal, capable de bouger les bras, tourner la tête et émettre des sons par la bouche. Il connaît le moindre trait de crayon des plans de cet humanoïde de la Renaissance aux proportions de l’homme de Vitruve, mais à la conception paradoxalement si préhistorique. L’homme qui se meurt derrière lui l’a initié à l’art de cette mécanique d’abord grossière qui s’est affinée au fil des années, nourrie par les recherches et les travaux d’esprits aussi brillants que le sien. Léonard, bien sûr. Mais plus encore celui de Jacques Vaucanson et ses automates musicaux – Le Flûteur automate et Le Joueur de Tambourin – ou ceux des membres de la famille Jaquet-­Droz dont La Musicienne, Le Dessinateur et L’Écrivain présentent le point commun de pouvoir reproduire des gestes précis que seul un humain peut accomplir.

72…

Tobias a tout analysé, tout intégré, tout digéré. Il se sent prêt à son tour. À marquer l’Histoire de son empreinte. Et quelle empreinte ! Reproduire la vie humaine, rien que cela ! Recréer l’homme, à l’image de Dieu.

Dieu fut un inventeur. Tobias est un inventeur. Tobias peut être Dieu.

66…

Sur les nombreux écrans, tout autour de lui, des schémas, des algorithmes complexes, des représentations en trois dimensions tournent, virevoltent, tandis que des lignes de code s’impriment, s’imbriquent, se superposent. Un homme et une femme en coupe. Des mécaniques complexes se substituent à l’amas classique d’organes, d’artères et de veines. Sur une autre dalle de pixels se succèdent des reproductions de tableaux de la Renaissance à nos jours, des représentations du corps humain par divers génies de la peinture – Michel Ange, Raphaël, Botticelli. Tout n’est qu’inspiration. Mais l’œuvre de Tobias, somme de toutes celles-­ci, est unique.

57…

Des androïdes ? C’est bien plus que cela. Étymologiquement, l’androïde « ressemble à un homme ». Ses créations SONT des hommes. Des hommes, tout simplement. Simples, et si complexes à la fois.

L’androïde, le robot, dépendent de leur créateur. Ils lui sont asservis. Les inventions de Tobias vont bien au-­delà. Elles n’annihileront pas l’homme. L’homme s’est tiré une balle dans le pied seul, et la gangrène paresseuse, égoïste et irresponsable a fait le reste. Tobias a travaillé jour et nuit pour concevoir cette femme et cet homme synthétiques qui ne reproduiront pas les erreurs de leurs homologues.

Il a tout fait pour.

49…

Qu’est-­ce que le monde qui nous entourait au final ? Si ce n’est des multiples copies de l’homme et de la nature ? L’homme a copié l’oiseau pour créer l’avion. La libellule pour créer l’hélicoptère. Le système sanguin pour inventer la pompe à chaleur. L’œil pour créer l’objectif.

L’homme est un copieur.
À son tour d’être copié.

Tobias sait que sans les inventeurs qui l’ont précédé, sa propre invention n’aurait pas été possible. Sans les recherches des scientifiques pour cultiver des cellules souches, pour rendre possible la bio-­impression de tissus humains, les neuro-­prothèses, il aurait eu davantage de travail encore.

41…

Combien de jours, combien de nuits pour concevoir ces nouveaux humains ? Il les a baptisés 4D4M et 3V3, deux êtres d’une chair, mélange de tissus organiques et de synthèse, dont il est l’inventeur exclusif. Une technologie qu’il a mise au point, là, dans ce laboratoire, dans l’urgence, alors qu’au dehors les prophéties des climato-­responsables se réalisaient une à une, entraînant surchauffes, catastrophes et atermoiements. Au creux des entrailles de ses créations, des systèmes complexes reproduisent à l’identique et dans les moindres détails les circonvolutions et les arabesques des différents systèmes – digestif, respiratoire, nerveux – dans des matériaux pérennes et imputrescibles.

La perfection…

32…

…Ou presque.

Tobias est à deux doigts de donner la vie. 4D4M et 3V3 le peuvent déjà, eux. Tobias a expérimenté. Ça aurait semblé dingue à n’importe quel habitant de 2019. Ou même plus tard.

Et pourtant, Tobias l’a fait.

Au creux des ventres de ces êtres mi-­synthétiques, de jeunes êtres peuvent se développer, puis grandir, et à leur tour donner la vie. En moins de temps qu’il n’en faut à l’homme pour lui-­même engendrer une descendance. L’assurance de repeupler la Terre à la vitesse à laquelle elle s’est dépeuplée.

25…

Tobias sent qu’il n’est pas loin. Sur l’écran face à lui s’affichent ses notes, ses schémas, ses croquis, résultats de longues heures de recherches intensives. Tout est stocké sur ses puissants disques durs de plusieurs milliers de téraoctets.

L’œuvre de toute une vie.

Dans les méandres de ces microscopiques sillons numériques se terre la réponse à son problème : comment faire se mouvoir ces êtres de façon autonome, de façon illimitée, sans une intervention de leur créateur ? Sans nourriture, l’homme meurt.

Tobias Stieg a inventé un élixir, un super carburant pour les machines complexes que sont 4D4M et 3V3. Mais l’assimilation est trop rapide. Il sait que la formule est quasi parfaite.
Seule une équation mathématique juste pourrait résoudre son problème. Il a pourtant fait et refait ses calculs, tenté différentes versions de sa substance nourricière révolutionnaire. La solution est sous ses yeux.

Il le sait. Il le sent.

17…

Une supplique.
Un cri de bête rauque et plaintif.
L’homme derrière lui râle.

Il l’avait presque oublié. Obnubilé par ses recherches. Il fait peine à voir. Et pourtant Tobias lui doit absolument tout. Mange la main qui t’a nourri. Et ne te nourrira bientôt plus. L’homme paraît mille ans, avec son crâne glabre, sa peau ridée et sa barbe en broussaille.

L’homme baragouine, maugrée. Tobias l’ignore. Le futur de l’humanité est entre ses mains. Il n’a que faire des reliques du passé.
Cela s’appelle l’évolution.

10…

Tobias ignore Tobias.
Ou plutôt T0B1A5 ignore TOBIAS.

T0B1A5 5T1E6 est la création de l’inventeur Tobias STIEG dont la réputation dépasse de très loin les simples frontières de l’Allemagne.
Il a créé une intelligence artificielle dans le corps d’un humanoïde aux traits robotiques encore très apparents. Un alter ego numérique auquel il a transféré son intelligence et ses principaux traits de caractère, et qu’il a relié à une immense base de données scientifiques qui ont permis à sa création de créer à son tour l’homme de demain. Un androïde capable de créer des androïdes à son tour, encore plus poussés.

3…

Le vieux Tobias tend un index décharné vers l’écran affichant la formule de l’élixir nourricier.

2…

— Racine… carrée… balbutie-­t‑il. Manque… racine… carrée… là…

1 %

« LOW BATTERY » affiche l’écran de contrôle de T0B1A5 5T1E6.

Tobias Stieg, en dépit de ses immenses qualités de tête pensante, a toujours été réputé pour être une grande tête en l’air.

Un étourdi capable d’oublier d’inculquer à la plus grande invention de tous les temps d’apprendre à brancher seul son câble de recharge.

0 %

Tobias et T0B1A5 s’écroulent sur le sol du laboratoire, à l’unisson, devant les regards inanimés d’4D4M et 3V3 fixant le dernier représentant de l’espèce humaine, et le premier d’une intelligence partie trop tôt pour rentrer dans l’Histoire.

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