Le wagon à bestiaux

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Le train démarre. Secouée dans tous les sens, je tente de trouver de quoi m’accrocher dans le noir quasi complet et percute une jeune fille en larmes. Elle me regarde d’un air agacé puis elle recommence à pleurer. Gênée, je bredouille des excuses à peine audibles dans le brouhaha du train. De toute façon, on est tellement entassés dans ce wagon à bestiaux qu’il est presque impossible de ne pas se bousculer ou de marcher sur les pieds des gens. L’odeur d’urine et de transpiration mêlée au bruit de fond incessant est insoutenable. Ce voyage n’est absolument pas normal. Je ne sais pas jusqu’où on va, mais j’ai un mauvais pressentiment... Surtout que mes parents avaient l’air horrifiés quand les policiers sont venus nous chercher chez nous.
C’était après le déjeuner. Maman avait fait un gratin dauphinois avec une tarte aux pommes pour mon anniversaire : un repas de fête vu ce que les Allemands nous laissent. Ce jour-là, le 23 avril 1942, moi, Marie Delavoine, je fêtais mes 13 ans... Et il a fallu que les nazis s’en mêlent. C’était dimanche et tout le monde était là, même Lucien, mon frère est interne au lycée de Dijon. Pendant que mes parents buvaient leur café, (qui était en fait de l’orge grillé, on manque de tout en ce moment) Suzanne, qui n’a qu’un an de plus que moi, Lucien et moi, jouions aux petits chevaux dans le salon. Au moment où Suzanne me lançait « A toi de jouer, Marie ! », on toqua à la porte. C’est Lucien qui ouvrit aux trois policiers français qui étaient sur le perron.

On nous a fait descendre dans l’épicerie familiale. Maman la tient de son père qui la tient lui-même de son père, elle est dans la famille depuis des générations. C’est une petite épicerie de campagne conviviale, mais là, elle n’avait plus rien de sympathique : les étalages étaient renversés, les fruits écrasés et la nourriture gisait sur le sol. Devant ce désastre, maman a poussé un petit cri et mon frère, ma sœur et moi nous sommes figés de stupeur. Mon père, affolé par ce triste tableau, a commencé à crier aux soldats allemands qui ravageaient l’épicerie d’arrêter immédiatement, que nous n’avions rien fait... Moi, j’avais déjà compris la raison de tout cela, elle était peinte grossièrement sur la vitrine à la peinture jaune : JUDEN.

Juifs. On nous accuse d’être juifs... comme Myriam, mon amie d’enfance : le jour de la rentrée, elle avait une étoile jaune cousue sur son manteau avec écrit « juif » dessus. Un mois plus tard, j’ai vu des Allemands l’emmener, elle et sa famille. Depuis ce jour, je ne l’ai jamais revue. On a dû l’emmener à l’endroit où on va nous aussi aujourd’hui. J’essaie d’imaginer à quoi ressemble cet endroit, j’ai vaguement entendu parler d’un « camp de concentration »... en tout cas, vues les conditions du train, ça ne doit pas être très agréable. Mais Myriam, elle, était juive. Elle nous avait même fait un petit exposé sur sa religion, avant la guerre. C’est une religion où les hommes portent des kippas, où on n’a pas le droit de manger de porc et où on doit aller prier tous les samedis à la synagogue. Sauf que mon père et mon frère ne portent que des bonnets à pompon tricotés par ma grand-mère, et seulement quand il fait froid. Sauf que dans ma famille, avant la guerre, maman faisait tous les dimanches une délicieuse potée et on mange du boudin à Noël. Sauf que l’on va prier à l’église le dimanche. Bref, nous sommes catholiques, et pas du tout juifs !

Je cherche mes parents des yeux. Je ne les vois pas tout de suite, étant donné que le train est bondé et que l’on ne voit presque rien (la seule source de lumière vient de deux petites fenêtres situées aux deux extrémités du wagon) mais je finis par repérer mon père à quelques mètres de moi. Il est en train de pleurer. C’est la première fois que je le vois comme ça. Bien que plus de la moitié des personnes enfermées dans cette prison roulante est en train de pleurnicher, du nourrisson qui réclame son lait à la vieille dame qui s’inquiète sur son sort en passant par la jeune femme que j’ai percutée toute à l’heure, moi, je retiens mes larmes et je m’en félicite. Ma grand-mère paternelle dit toujours : « Au lieu d’arroser ta peine, redresse-toi et cultive ton bonheur ». Alors voir mon père aussi vulnérable, lui qui cache toujours ses sentiments, comme sa mère, ça me fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre. C’est vrai qu’il avait l’air sur le point de fondre en larmes, quand il a découvert sa chère boutique sens dessus dessous, et encore plus quand je lui ai montré l’inscription sur la vitrine. Mais quand on a suivi les policiers au château du Pailly, près de Langres, où les boches ont installé leur « Kommandantur », quand on a passé cette affreuse nuit dans la cave grouillante de rats, quand on nous a fait embarquer de force dans une camionnette avec une famille juive malgré nos protestations puis dans le train, il n’a pas prononcé un mot. Il avait plutôt l’air de réfléchir. A quoi ? Je ne sais pas.
Mais ça a l’air grave, car il est en train de verser toutes les larmes de son corps.

J’essaie de me frayer un passage jusqu’à lui. Les gens n’ont pas l’air très contents que je leur marche sur les pieds et que je les bouscule, mais tant pis. Je lui prends la main. Avant que j’aie pu prononcer un mot, il commence à parler. De son amour pour moi, pour nous, c’est très émouvant.... Ma mère, ma sœur et mon frère nous rejoignent avec des pommes qu’ils avaient prises au cas où. Je passe le reste du voyage à avoir peur.
Après deux jours qui me paraissent interminables dans cet enfer, sans eau ni autre nourriture que le trognon de pomme, sans pouvoir m’assoir et encore moins m’allonger, nous arrivons. Des soldats nazis nous poussent hors du train. Maman tombe par terre, à bout de force. Lucien se précipite pour la relever, mais il est entrainé vers un bâtiment, avec d’autres hommes. Papa aussi est bientôt séparé de nous par un soldat. « Au revoir, mes amours... » Ses paroles résonnent dans ma tête. Un homme, qui ressemble à un médecin arrive, nous tâte comme de la marchandise, secoue la tête et nous dit « Entschuldigung ». Même si je ne parle pas allemand, je me doute que ce n’est pas bon pour nous.
Des Boches nous font marcher jusqu’à un bâtiment en brique avec d’autres femmes et enfants. Ils nous poussent à l’intérieur ; un officier s’avance et nous dit dans un mauvais français de nous déshabiller entièrement pour une douche. Tous le monde s’exécute, nous avons trop peur de ce qui pourrait arriver si on désobéit. Une fois que j’ai enlevé mes vêtements, je me sens si honteuse sous le regard de ces hommes que je vais me cacher derrière ma mère. Suzanne nous rejoint et nous nous embrassons. Des larmes coulent sur les joues de ma mère. Je commence à pleurer aussi. Nous sommes vite séparées, mais ce moment m’a fait beaucoup de bien. Toutes ces larmes accumulées, toute la douleur et la peine de cet enfer que je vis depuis des jours roulent sur mes joues. Elles ne s’arrêtent pas quand on nous pousse dans une grande pièce aux murs crasseux et quand on nous y enferme à double tour. Mais je commence vite à sécher mes larmes : un détail me donne de sombres pensées. Dans cette salle sensée contenir des douches, le sol n’est même pas mouillé. Je lève la tête : les pommeaux de douche ont un aspect étrange. Curieux... Je me suis à peine fait cette réflexion qu’un bruit, suivit d’une drôle d’odeur, attire mon attention. L’odeur est atroce. Soudain, j’ai l’impression qu’un fou furieux a allumé un feu dans mes poumons, ça me brûle à l’intérieur, c’est horrible ! Je crie, je tombe par terre. Autour de moi, je distingue des formes floues qui ont l’air aussi mal au point que moi. On nous empoisonne ! Mais pourquoi ? Pourquoi les Nazis nous traitent-ils ainsi ? Et surtout, pourquoi quelqu’un nous a dénoncés aux collabos ? Pourquoi ? Je ne connaîtrai jamais les réponses à ces questions. Pour moi, ce sera à jamais inexpliqué.
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Ozias Eleke · il y a
Très belle plume Mélusine. J'ai adoré.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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DEBA WANDJI · il y a
J'ai bien aimé lire ce texte.


J'adhère par ma voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Brandon Ngniaouo · il y a
Un beau texte. J'ai adoré vous lire. Vous-avez ma modeste voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Mélusine, ma voix pour ce beau texte :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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Ziane HASSANI · il y a
Félicitations et bonne chance pour la suite
J'espère que vous aimerez mon oeuvre et que j'aurai vos voix
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/adje
Merci

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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo, j'adore votre style! Très beau texte, je viens de vous découvrir, sans regrets!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Oka N'guessan · il y a
Très beau texte , 2 voix , hésite à le voter aussi https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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Gloire BATALA · il y a
Bon texte !
Joli style !
Maîtrise du sujet !
Je t'invite à lire et voter mon oeuvre qui ressemble beaucoup au votre.
Merci et bonne continuation

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Epiphane Avicenne · il y a
Bravo pour ton texte . Tu as , que dirais-je ? De la maturité' cela se sent dans la plume . Bravo .mes voix . Fais un tour ici
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/inceste-2

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RAC · il y a
Un des meilleurs textes que j'ai lus jusqu'ici (mais vous avez sûrement + de 11 ans !). Le narrateur serait-il parvenu à s'en tirer pour avoir pu écrire ce texte ? C'est inexpliqué...