Le voyage d'un roi

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Adrar des Ifoghas, Sud algérien, 1942

Depuis des semaines, je marche sous un soleil à la verticale, blanc, comme le ciel aveuglant traversé par des oiseaux brillants, qui laissent une trace de neige dans leur sillage, loin là-haut. Depuis longtemps, je vis très loin des hommes. J’existe comme un roi échevelé. Mon royaume est immense et pur comme la pierre. J’ai depuis longtemps quitté les montagnes et les terres noires de Sétif où je suis né car, poussé par ma nature, je suis redevenu nomade. Je suis parti pour une expédition sans retour, un périple qui, je le sais, m’emmènera aux confins du monde que je découvre, immense. Je suis un errant poussé par la nécessité, l’espoir de trouver ma terre, très au sud, et celle dont les flancs généreux me donneront une descendance, ma quête charnelle et sacrée, ô ciel, ô toi dont je sens les frémissements loin dans mon âme simple, donne-moi une famille. Ô dieu du sable et des pierres, je suis si seul !
De mes pas dans les neiges de l’Atlas, il ne reste qu’un souvenir. Mes ancêtres guerriers, à la somptueuse chevelure noire, se sont battus dans les arènes de Rome contre d’autres héros captifs, leur gloire cruelle et sanglante s’achevant derrière les mêmes barreaux, dans la nuit souterraine des gladiateurs.
Les miens se sont nourris du désert. Nous étions des seigneurs. Scorpions, serpents, rongeurs, parfois une gazelle prise par un mirage d’eau a rencontré ma faim et mon regard d’or et de cuivre froid. Je ne partage plus mes repas, dans ce rituel hiérarchique qui structurait ma tribu, ma famille, décimée par des fauves sans pitié, des voleurs de territoire sans cri, sans puissance, sans magie autre que cette mort instantanée qu’ils distribuent sans relâche.
Mon cri, à moi, particulier à mon clan, s’entend sur plus de trente kilomètres, il domine celui des aigles de la montagne, il couvre le vent du désert, il raconte nos voyages et nos points d’eau, nos amours et nos chasses.
Celles qui mettent au monde nos enfants, aux derniers temps de notre existence, les ont tués pour que d’autres ne le fassent pas. Nous avons accepté notre fin. Nous nous sommes repliés, sur un minuscule territoire sans proie et sans végétation, là-haut, tout au sommet des montagnes. Nous leur avons cédé la place, mais ça n’a pas suffi. D’autres sont venus nous massacrer. Alors j’ai fui.
Je crie encore parfois, j’espère, j’attends une réponse, comme une nécessité. Je veux une vie. Je veux une famille. Ce cri qui monte de mes entrailles animales, je le sais d’une indicible angoisse, d’une tristesse infinie. Alors je me couche à l’ombre d’une grosse pierre, haletant, solitaire, et je perds mon regard dans le lointain du désert, espérant une silhouette toute semblable à la mienne où mêler nos couleurs de nuit et de feu.
J’ai depuis longtemps quitté mes frontières de roc et d’arbres tordus, j’ai transgressé nos lois immémoriales et désormais j’avance en territoire inconnu, toujours plus loin vers le sud. Mes pas lourds s’inscrivent désormais dans le sable fuyant et brûlant, où filent parfois en traces zézayantes et sournoises des vipères à cornes d’un jaune clair et menaçant, qui disparaissent comme par magie au milieu de nulle part. Je lève parfois la tête et surprends le vol en escadrille de migrateurs pressés. Cette nuit, j’ai même aperçu de loin un grand oiseau brillant échoué sur le sable. Un homme est sorti de son ventre pour parler à un enfant à la crinière couleur d’herbe sèche. Malgré la haine qu’ils m’inspirent, je ne m’en suis pas approché. Je suis si fatigué. Je sens qu’un point d’eau n’est pas loin, mais lorsque j’y arrive, il y a à côté un drôle de serpent jaune, un de ceux qui vous expédient de l’autre côté en moins d’une minute… Ce n’est pas mon destin et je laisse derrière moi les vestiges des hommes.
Où sont les oueds, ces ruisseaux de ma jeunesse où nous allions boire, nous ébattre et nous aimer ?
Où sont les rochers chauffés par le soleil où nous dormions l’été ?
Je suis un roi sans terre. Un roi efflanqué au regard de topaze qui titube sous ce soleil blanc, éblouissante croix du Sud. Sous mes pas, les roses des sables se font coupantes. Je laisse derrière moi des gouttes de sang pour féconder le sable gris. La nuit, mon cri se porte jusqu’aux limites du ciel et je pleure ma solitude et ma faim. Depuis trois jours déjà, je suis revenu sur mes pas sans m’en apercevoir, je n’ai même plus la force de chasser. Je me contente de proies viles et honteuses, les oueds saisonniers ne sont pas totalement à sec par endroits et les signes que je détecte dans le comportement des oiseaux, dans les odeurs de l’air et les vibrations de la terre me disent que les maisons des hommes sont là en bas, dans la vallée rocheuse, nichées dans un minuscule écrin de verdure, là où autrefois nous avions instauré le règne cruel de la beauté et de la puissance. Il est temps, maintenant, sous ce soleil de feu qui a vu notre venue et notre fin, que moi, le dernier des rois de ce territoire qui va de la Kabylie à la Mauritanie, je livre ma dernière bataille. Je suis seul sous ce ciel de feu, tonnerre roulant dans ma poitrine, je suis la faim et la vengeance, je suis la solitude et mon cri couvre la vallée d’un dernier chant de gloire.
Je suis Panthera Leo Leo, ainsi me nommaient les Romains. Le dernier lion de l’Atlas.

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Marie Guzman · il y a
tous ceux qui t'ont parlé un seul jour savaient que tu étais une étoile magnifique ...
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JAC B · il y a
Tu savais faire des mots, des seigneurs prompts à dompter des personnages et des histoires; Tes textes, des oasis... Merci Sourisha.
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Michel Dréan · il y a
Salut la souris,
Tu dois bien te marrer du haut de ton paradis. Le big bang a effacé tes traces, tes mots si remplis de clarté. Ici, il nous reste de toi quelques textes et le souvenir ému de nos échanges passionnés sur la littérature et sur cette chienne de vie qui ne t'a pas fait de cadeau. On pense à toi, tu sais !

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JAC B · il y a
Top, Michel !

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