Le voleur de lettres

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Finaliste
Jury
Image de Automne 2020
C’était un dimanche de décembre, la bise soufflait sur la ville. Margot rentrait à pied de l’usine, suivant le bord de la rivière, son pas mal assuré sur le lit de galets. Elle pensait au Petit Poucet et à ses cailloux blancs : il aurait trouvé ici de quoi se remplir les poches.
Aux abords de la canalisation de béton qui déversait les égouts dans la rivière, elle s’arrêta. Un liquide incarnat entourait chaque pierre d’une corolle de douves où quelques fourmis se noyaient. Courant d’air glacé, la peur remonta le long de son dos, en accord parfait avec le vent.
Elle aurait préféré ne rien voir, continuer sa route, mais sa curiosité venait d’être harponnée par une réalité glauque. C’était assurément du sang qui nimbait les galets.
Margot se pencha et découvrit un corps dans le conduit, celui d’un enfant de six ou sept ans, le cou brisé et le cuir chevelu largement entaillé, la tête baignant dans une mare de sang.
Elle appela les secours.

Philippe arriva sur les lieux, sécurisa le périmètre et laissa la prise en charge de Margot à l’un de ses collègues.
Ce salaud avait récidivé ! Troisième môme tué et abandonné aux alentours de l’usine de mise en conserve des sardines. Philippe fulminait. Il n’avait pas de gosse et se dit que c’était tant mieux, ça l’aurait empêché à coup sûr de bosser. Il faut reléguer l’affectif à l’arrière-plan pour faire ce boulot, sinon on finit à l’asile. Dire que Noël brillait déjà en ville avec toutes ces putains d’illuminations à faire rêver le plus turbulent des chiards… ce petit gars-là, il ne verrait pas Noël.
Philippe se reprit, sa rage lui donnait de l’énergie mais il fallait qu’il la contienne s’il voulait être efficace et il voulait être efficace ! Il passa en revue une dernière fois la scène du crime et laissa l’équipe scientifique finir.
Quand il rejoignit le commissariat, sa colère n’était pas retombée et il beugla sans s’en rendre compte :
— Bertrand ! Sors-moi ce qu’on a sur les meurtres des gosses près de l’usine ! Il a récidivé ! Troisième môme en 15 jours ! Je vais me le faire ce connard !

***

Joris ne sait pas écrire mais il a d’autres atouts. Dans les jeux de rôle grandeur nature, il était toujours le voleur car il savait être discret, il savait s’approcher sans bruit et repartir sans laisser de traces. Joris est un enfant dans le corps d’un adulte, un enfant dont personne ne veut, dont personne n’a jamais voulu.
Cette année, il est en colère, la dame qui s’occupait de lui est partie dans une autre ville, pas de prise en charge à venir avant le mois de janvier, personne pour l’aider à faire les papiers.
Joris aura trente ans le 24 décembre. Il n’a jamais eu de cadeau pour son anniversaire. Heureusement, il y a toujours eu le père Noël. Mais cette année, la dame qui s’occupait de lui pour les papiers est partie et Joris doit faire sa lettre au père Noël !
Mais Joris ne sait pas écrire.
Il traine devant l’école des jours durant, invisible en bon voleur qu’il était. Il repère les enfants qui rentrent seuls à pied. Il a écouté, il a entendu, il sait quel jour, dans quelle classe, la lettre au père Noël sera rédigée. Il a d’abord pris celle de Lucas, du CE1 bleu, il aime bien son cartable, il lui plaît drôlement son cartable alors « Lucas peut-être qu’il a les mêmes goûts que moi » s’est dit Joris. Puis, il a choisi Simon, du CE1 jaune, lui, c’est à cause de ses baskets qui font de la lumière quand il marche, ça lui plaît ça, à Joris, la lumière. Et puis il s’est souvenu du « jamais deux sans trois », cette phrase revient comme un mantra, alors il a choisi le troisième : Colin du CP rouge.
Et là, dans ce conduit de béton, il trouve que le rouge lui va bien à Colin qui dort tranquillement sur son oreiller de liquide cerise.


Le commissaire se désespère. Pour l’instant il n’a rien trouvé.
Margot s’en va soigner ses maux, deux séances par semaine et ce jusqu’au mois de mai et puis, peut-être, juste une après, a affirmé le psychologue.
Joris a envoyé les lettres, il a rayé les noms des enfants, écrit le sien en lettres bâton et les yeux brillants, il attend… plus que deux jours avant Noël.
Quand la dame qui s’occupait de lui sera remplacée, il lui racontera, à la nouvelle, comment il s’est bien débrouillé. Elle sera fière.
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