Le vol du soleil

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Qui suis-je? Soixante six printemps, ex-prof, des dizaines et des dizaines de textes au compteur, des nouvelles courtes et moins courtes, des poèmes, une insatiable envie d'écrire depuis longtemps  [+]

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Il était une fois une goutte de rosée, jadis appelée rosée céleste, qu’une nuit claire et sans vent avait déposée au centre du limbe d’un lys orange. D’autres gouttes s’accrochaient aux brins d’herbe de la pelouse, aux autres fleurs du jardin dont les pétales s’ouvraient avec le jour naissant. Mais aucune n’atteignait la taille de la première. En s’approchant tout près, on pouvait distinguer dans la goutte, au travers d’une enveloppe transparente, tout un univers embaumant la vie. Des êtres minuscules, mais bien vivants.
La Mesnie était leur pays, des vagues de prairies et de champs de blé qui ondulaient en de multiples collines. Le village couronnait un haut de vallée, et ses maisonnettes en torchis, coiffées de toits de chaume, se pressaient autour du château. Les habitants, que l’on nommait les minots, avaient déserté leurs chaumières, leurs champs, leurs forges, leurs magasins, pour se grouper sous les balcons royaux du château. Les lierres y grimpaient le long des murailles, les géraniums garnissaient les créneaux des tours, les campanules verdissaient les bases des murailles, et bleuets et coquelicots se disputaient les mâchicoulis. Car La Mesnie vivait en paix depuis une éternité, et la demeure royale était devenue plus château que fort.
Enfin les trompettes retentirent, et la porte du balcon royal s’ouvrit. Le roi Jasius et la reine Lucine apparurent, rayonnants de bonheur. La reine avait déployé ses ailes de papillon, un arc-en-ciel allant du mauve au rouge en passant par le bleu, le vert et le jaune. De fines lignes noires séparaient les couleurs, donnant à ces ailes transparentes une allure de vitrail. Les ailes du roi étaient noires, nervurées, dentelées et bordées d’orange. La reine s’envola, et plana au-dessus de la foule subjuguée. Le roi la rejoignit, en un ballet tournoyant, tenant sa reine par la main. C’est ainsi que, des années auparavant, le roi avait rencontré Lucine. Elle papillonnait sur des fleurs, se régalant du suc, et ne l’avait pas entendu arriver. Séduit par ses yeux en amande, et par sa voix mélodieuse, et par son port altier, il lui avait fait une cour pressante, tournoyant dans le ciel autour d’elle, pendant qu’elle tournoyait autour de lui. Il l’avait invitée en son château, bien trop grand pour lui seul. Elle avait accepté, et il était revenu tout préparer à tire d’ailes. Le mariage avait été célébré dans le faste, toute La Mesnie ayant été invitée à la cérémonie et au festin qui avait suivi. Le couple royal avait alors ouvert le bal, emplissant le ciel d’une sublime valse.
Ils revinrent se poser sur le balcon. Alors la reine souleva au-dessus de sa tête le royal bébé, qu’ils avaient décidé de nommer Soleil, sous les applaudissements des minots et des minotes.
Mais à ce moment, alors que la joie emplissait les cœurs, une ombre assombrit les couleurs, et d’un vol bien ajusté, Vulcain ravit Soleil et l’emporta dans sa tanière avec un ricanement sauvage. Cet intrus, aux ailes noires, nervurées, dentelées et bordurées de rouge, à la tête sombre surmontée de cornes, était le frère de Jasius. Si le roi était la lumière, Vulcain était l’ombre qui rêvait de devenir roi à sa place. Et d’épouser la reine Lucine, qui ne le voulait pas, qui ne l’aimait pas, qui le trouvait très laid, et qui pensait que son âme était plus noire que ses ailes. Vulcain avait tenté, de multiples fois, de déboulonner son frère, mais en vain.
Des cris de haine montèrent de la foule, qui bientôt se tut, attentive aux larmes et aux lamentations de la reine, que le roi ne parvenait pas à calmer.
Le ravisseur habitait dans un nuage sombre, traversé d’éclairs et gonflé de pluies ravageuses, une tanière qui allait et venait au gré des envies de Vulcain. Ainsi il pouvait arroser une vallée et en laisser une autre dans une terrible sécheresse. Ainsi les minots ne savaient jamais à l’avance quelles parcelles cultiver, et quelles autres délaisser. Ils s’étaient plaints à leur roi, qui intercédait pour eux auprès de son frère, qui promettait de cesser d’importuner les paysans, mais qui recommençait.
Peu de temps après le rapt, un griffon, à la tête d’aigle greffée sur le corps d’un lion, vint apporter un message : « Mon bien cher frère, qui m’a volé le trône de La Mesnie voilà des années, tu abdiques en ma faveur et je te rends ton enfant. Auprès de moi, la reine Lucine veillera sur lui et l’éduquera, pour en faire un nouveau Vulcain ».
À ces mots, la reine se tordit les mains de désespoir et ses pleurs redoublèrent. Le roi réfléchit une nuit entière, puis le lendemain rappela le griffon.
« Tu diras à mon frère que je refuse d’abdiquer, et donc qu’il peut garder Soleil ».
La reine, stupéfaite, alterna les cris et les coups sur la poitrine de son mari, mais en vain. Lui, connaissant bien son damné frère, se contentait de sourire, ce qui enragea encore plus sa femme.
En effet, Vulcain entra dans une colère mauve, pire que la colère noire. Il tourna en rond dans son nuage, en proférant de sombres malédictions, ignorant complètement les cris de Soleil, qui mourait de faim. Finalement, en se frottant les mains et en grommelant sur un ton sardonique, il déclencha un orage tel que La Mesnie n’en avait jamais connu. La foudre multiplia les points d’impact, dévasta les toits du château et alluma des incendies sur les toits en lattes de bois. La grêle hacha menu les fleurs innocentes en un mitraillage intensif. La pluie, si dense que l’on n’y voyait pas au travers, noya les chaumières, et un flot de boue, emportant les vergers et les potagers, dévala sur les flancs des collines. Les minotes hurlaient de terreur, les minots sauvaient des meubles, leurs enfants et un peu de nourriture. La reine, visage crayeux et yeux fermés, tremblait comme une feuille secouée par le vent, accrochée aux ailes de son mari.
Mais ce fracas de fin du monde, où l’on percevait le rire dément de Vulcain, finit par s’atténuer, puis par cesser complètement. Le nuage du monstre avait tellement vomi de pluie qu’il avait rétréci, les éclairs l’avaient tellement anémié qu’il n’avait plus d’énergie. Accourus sur leur balcon, les époux royaux, les yeux levés au ciel, n’attendirent pas longtemps. Ils virent leur bébé tomber du nuage essoré. Alors Lucine déploya ses ailes, s’envola à la rencontre de son enfant, qu’elle attrapa juste à temps. Son roi la rejoignit dans le ciel pour les soutenir. Et ils revinrent se poser sur le balcon, souriant à la vie. Lucine, éperdue de bonheur, murmura à l’oreille du nouveau-né : « Prince oublié, prince outragé, mais prince libéré ! ».
Pendant ce temps, Vulcain, épuisé, quitta La Mesnie accompagné de son griffon, jurant de se venger.

Au-dehors de la goutte de rosée, le soleil, ayant grimpé dans le ciel, fit fondre la rosée. La goutte plongea dans le lys orange, en entrainant toute La Mesnie, qui disparut.
Jusqu’à demain matin.

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