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Le Voilier

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Claire Joanne

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Il y avait un bateau dans le port près de chez moi.
C'était un bateau tout simple, un petit voilier de bois aux voiles blanches repliées. Son nom était écrit en lettres blanches à demi-effacées sur la coque : « Liberté ». Du moins c'est ainsi que je les déchiffrai.

Il était simple mais beau, ce voilier. Petit mais élancé.
Un de ceux qui font rêver de voyages et de découvertes... Un de ceux qui semblaient faits pour emmener l'imagination dans des mondes inconnus et magiques.

D'aussi loin que remontaient mes souvenirs, j'avais toujours vu ce bateau, toujours à la même place dans le même port, toujours les voiles repliées, bien ficelées. Au fil du temps, les lettres s'étaient peu à peu effacées et il fallait plisser les yeux pour déchiffrer son nom, mais il était toujours là, toujours le même qu'auparavant.

Petite, j'avais rêvé avec lui d'aventures incroyables, peuplées de chasses aux trésors, de pirates et de sirènes.
Adolescente, je venais lui confier mes envies d'envol, loin des multiples drames qui rythmaient ma vie.
Mais le voilier, lui, restait stoïque, fier et droit, tanguant à peine même lorsque la mer s'agitait. Il semblait me toiser, me jetant son nom à la figure, comme si celui-ci n'était qu'une des innombrables idées irréalisables sorties tout droit de mon cerveau encombré.

Il ressemblait à un oiseau en cage, à qui on aurait attaché les ailes de peur qu'il ne réussisse quand même à s'envoler malgré les barreaux. Il ressemblait à un chien en laisse, abandonné dans une forêt de mâts.

Je l'aimais bien ce bateau. Je le plaignais, lui qui jamais ne quittait le port. Mais quelque part, cela me rassurait de savoir qu'il y avait moins libre que moi, plus entravé.
Le cours de ma vie se déroulait comme un ruisseau artificiel, droit et sans accrocs, sans cascades sauvages, sans échappées belles sous terre ou entre les rochers.
Et je m'ennuyais chaque jour un peu plus.

Alors je venais souvent voir ce bateau, réfléchissant à ce nom qu'il portait et qui me semblait de plus en plus inatteignable : Liberté.

Je lui racontais tout ce que j'aurais voulu faire, tous mes rêves enfouis, des plus petits aux plus fous, comme si le fait de les lui confier les rendrait un jour réel.
Il était comme un ami, un ami de longue date pour moi. Un confident parfait, qui ne répéterait jamais mes secrets, à qui je pouvais tout dire, de mes petits travers à mes grosses colères, sans qu'une seule fois il ne me juge.

Je m'imaginai qu'un jour, je le détacherais et je partirais avec lui sur les flots, vivant au jour le jour au fil de l'eau, sans aucune contrainte. Lui et moi, seuls au monde. Il déploierait ses voiles sur l'immensité de l'océan, et je repeindrais en belles lettres blanches son nom, lui faisant ainsi la promesse qu'il ne le perdrait plus jamais.
Ce rêve me permettait de continuer à avancer dans ma vie que je détestai chaque jour un peu plus. Il me donnait de la force quand je n'en avais plus, du courage quand j'étais découragée, de l'espoir quand j'étais désespérée.


Un matin, après une nuit gris clair, faite d'attente interminable et d'envie de tout plaquer, je vins le voir pour lui confier mes rêves perdus et mes désillusions.

Il n'était plus là.

Envolé l'oiseau. Déployées ses ailes blanches.
Le bateau, mon bateau, s'était libéré ?
Parti sans moi.

Je revins le lendemain, et le surlendemain, et les jours suivants et les suivants encore. Il n'était plus là. Il ne revenait pas.
Qu'allais-je devenir ?

En disparaissant ainsi, il avait pris avec lui tous mes rêves, toutes mes envies. Il me laissait sans rien, sans rien d'autre qu'un immense vide, aussi grand que l'océan.
Je passai des jours sombres à me morfondre, enfermée chez moi, impuissante face à cet abandon.

Qu'allais-je devenir sans lui, sans cet ami de bois à qui j'avais tout confié, même mes plus noirs secrets ?

Il ne me restait rien...
Rien...
Rien...

Rien ne me faisait plus envie, rien ne semblait plus me toucher, comme si, vraiment, il m'avait tout enlevé : mes sentiments, mes espoirs, mes rêves...

Rien.

Un jour, en revenant sur le port, en contemplant sa place vide, en écoutant le murmure de l'eau, en sentant la brise me caresser le visage, je compris enfin.

Il m'avait tout pris, ma vie était vide.

Une page blanche à écrire, à réinventer en somme.

Il ne m'avait tout pris et de ce fait, il m'avait libérée !
Libérée de mes rêves impossibles, de mes envies illusoires, libérée de mes colères, des mes peines.
Libérée de cette vie dont je ne voulais pas, dont je n'avais jamais voulu, trop étroite pour moi.

Il m'avait fait don du plus beau cadeau qui soit, son nom. Son simple nom écrit en belles lettres blanches dans mon âme toute neuve : Liberté.

Une nouvelle vie s'ouvrait devant moi.

Mon cœur, tel un voilier de bois bercé par les flots, était prêt pour cette chance que l'on m'offrait.

Est-il un rêve plus grand que celui-ci de Liberté?
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Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Merci pour ce beau cadeau que vous êtes en train de partager avec nous!
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Image de Jarrié
Jarrié · il y a
C'est tout autre chose que votre princesse qui m'a tant séduit . Beau texte . Si le coeur vous en dit…Bonne soirée.https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/putain-de-nuit
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