Le village de mon enfance

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J'aime écrire, raconter, mais surtout, donner du rêve, de l'espoir, de l'envie... Que sais-je encore. Tant que je peux, le temps d'une histoire, emmener tout le monde avec moi, ça me suffit  [+]

C’est le village de mon enfance. Gardien de mes souvenirs de jeunesse, rythme de toute une période de ma vie. Depuis le jour où j’y ai mis mes minuscules pieds habillés de chaussons roses, layette tricotée par Maman. À cette époque pourtant, mes parents ne s’y arrêtaient pas lorsqu’ils rendaient visite à Papi et Mamie dans leur exploitation perdue en rase campagne, quelques kilomètres plus loin. Là même où j’ai foulé la cour de mes premiers pas, avant de courir après les poules, d’arracher les carottes du jardin pour les apporter aux lapins ou de m’émerveiller devant les brebis que mon grand-père débarrassait de leur toison de laine en un tournemain.
Quand la maladie l’a emporté par-delà les moutons des nuages, Mamie a vendu la ferme, bien trop grande, loin de tout, et trop vide, surtout. Une fois installée au village, malgré l’exiguïté de sa modeste maisonnette, elle a continué de m’accueillir pendant l’été, m’évitant ainsi, grâce à sa générosité et sa disponibilité, les colonies de vacances.
Combien de paires de chaussures ai-je usé, du haut de mes neuf ans, en arpentant les rues de ce village !! J’ai fini par en connaître par cœur chaque recoin, chaque curiosité. Rapidement, il est devenu le compagnon de jeu favori de mes aventures, dans mon imaginaire d’enfant. La butte sur laquelle se dressaient jadis l’ancien château et son église se muait en une forteresse imprenable. Le vieux lavoir abandonné se transformait quant à lui en source miraculeuse, lieu empreint de mystère où je risquais à chaque visite une rencontre avec les farfadets descendus de la montagne voisine. Curieuse par nature, je m’amusais de tout. Puis, mon inspiration épuisée, je regagnais la grand place, escaladant le muret qui la ceinturait pour m’y asseoir à califourchon. Là, légèrement à l’écart mais idéalement placée, j’écoutais les conversations des anciens. Après avoir bu ensemble deux ou trois ballons de rouge à l’unique bistrot du coin, les pensionnaires encore valides de la maison de retraite se posaient sur un banc, pour une halte à l’ombre des tilleuls. Ils parlaient une langue dont je ne comprenais pas un traître mot. Du patois ! Je guettais attentivement les quelques bribes de français qui me permettraient de reprendre de temps à autre le fil de leur conversation. Ces messieurs m’apparaissaient un peu tels des santons tombés de leur étagère. Des icônes de la vieillesse. D’un autre âge, au vu du mien. Ils portaient comme mon grand-père les mêmes bretelles rayées, et leur casquette ne quittait jamais leur tête, hormis pour chasser parfois une mouche trop entreprenante. Puis soudain, au détour d’une occitane tirade, ils éclataient d’un rire tonitruant, lequel se muait immanquablement en une quinte de toux bien grasse, ramonage disgracieux de leurs bronches fatiguées. Le calme revenu, s’essuyant la bouche d’un revers de manche, ils collaient entre leurs lèvres à demi recouvertes par la broussaille de leur épaisse moustache un mégot roulé de vieux tabac gris à la fumée âcre, qu’ils incendiaient à la flamme de leur Zippo. Le silence les enveloppait alors, en même temps que la fumée. Le regard dans le vague, chacun restait ainsi un moment, les yeux écarquillés. À quoi pouvaient-ils bien penser ? Et qu’attendaient-ils tous les jours, assis sur ce banc ?

Enfin, l’un d’entre eux se levait, reprenait le chemin de l’hospice. Les autres le suivaient, sur trois pattes, canne ou béquille. À la queue leu leu. Cette parfaite répétition de leurs gestes, immuable jour après jour, m’impressionnait. Ils m’évoquaient les automates d’un manège, s’animant par intermittence avec la régularité d’un métronome.

Paradoxe du temps, année après année et tandis que je grandissais, leur nombre a diminué. Toujours les uns derrière les autres et de la même façon qu’ils remontaient vers la maison de retraite, ils sont allés s’allonger en rang d’oignon, dans le cimetière communal. Depuis, le banc demeure désespérément vide.

Les rues étroites du village théâtre de mes jeux sont devenues lieux de rendez-vous, les ombres chinoises du soleil dansant sur la pierre de pays des façades. J’ai, dans l’une de ces ruelles battues par un vent chaud aux odeurs de moissons, échangé un premier baiser furtif avec le petit-fils de Monsieur le Maire, un soir d’été. Au détour d’une porte cochère, sous laquelle je jouais jadis au chevalier. La roue du carrosse a tourné. Me voilà Princesse à la recherche de mon Prince.

Même les truites ont cessé de nager dans l’eau fraîche et limpide de la fontaine. Enfant, je ne passais jamais à côté sans m’arrêter un moment, et me pencher au-dessus de la margelle de pierre grise pour les regarder. Et lorsque je revenais de la boulangerie, je partageais avec elles un croûton de baguette.
Le bassin est aujourd’hui aussi dépeuplé de ses poissons que le banc de ses papis. Des plaisantins à l’humour douteux ont, plusieurs étés durant, fait main basse sur les précieuses naïades pour les cuisiner au barbecue. Lassé, le conseil municipal a décidé que la fontaine n’en accueillerait plus.

Idem pour les quelques piécettes de monnaie qui la sacralisaient, jetées là par les villageois, à l’occasion d’un vœu. De temps en temps, Monsieur le Maire envoyait un cantonnier récupérer le maigre butin, qui venait garnir l’escarcelle de M. le curé à la messe, le dimanche suivant. Même si le pécule valait piètre récolte, le brave Père Clément remerciait toujours, d’un véhément « Le Seigneur vous le rendra ». Il est allé s’en assurer, la semaine dernière.

Les rues, les édifices de ce village restent les jalons de mon existence. Les murs des maisons abritent encore l’empreinte de mes souvenirs. Dès que possible, je rends visite à ma grand-mère, à la maison et de retraite.

Elle a oublié qui je suis.
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Tobias Martin · il y a
Un très beau texte rempli de tendresse et de nostalgie.
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Christine Jean · il y a
Merci Tobias Martin ;-)
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Patricia FAURE DEAT · il y a
Merci et bravo Christine....en te lisant je voyais ce que tu décrivais et ça m'a fait rappeler mon village et mon enfance...😘
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Christine Jean · il y a
Merci !