Pour être populaire, il faut être médiocre. Egalement auteur, compositeur et interprète (Monsieur Edmond)  [+]

- Bonjour monsieur ! s’écria la petite fille avec un geste de la main.
- ’giorno ! répondit le vieil homme par-dessus ses lunettes et sans lever la tête.
Tous les matins, la même scène se répétait depuis bientôt un an. Zélie sortait de chez elle vers huit heures pour se rendre à l’école. Elle portait toujours son cartable Tann’s sur l’épaule gauche malgré les avertissements de sa mère : tu vas te déformer le dos ! Tous les matins, elle le trouvait assis sur une chaise pliable de camping, les jambes croisées. Machinalement il la saluait, sans un sourire. Quand il pleuvait, il s’abritait sous un parapluie-auvent couleur kaki ; le genre dont on se sert pour la pêche. Les rares hivers où il neigeait, il portait un snood en laine, une Chapka sibérienne et des Moon Boots vintages. Chaque jour, il s’installait là, pressait l’attache métallique d’un ancien cartable noir en peau de veau tout râpé et sortait un livre qu’il posait sur ses genoux.
Zélie s’était habituée à sa présence sur le trottoir d’en face. Elle ignorait à quelle heure il arrivait. Venait-il pendant la nuit ? Au levé du jour ? Quand elle rentrait l’après-midi, le vieux monsieur n’était plus là. Et chaque jour, lorsqu’elle ouvrait sa porte, elle le voyait de nouveau dans son paysage matinal. Elle ne se posait pas plus de questions que ça. Dans les premiers temps, elle avait ressenti une certaine crainte car elle avait entendu à la radio une alarme inquiétante. Une voix d’homme qui annonçait sur un ton solennel et inquiétant : « un enfant a été enlevé. Ceci était une Alerte-Enlèvement du Ministère de la Justice ». Inquiète, elle avait demandé à sa mère de l’accompagner à l’école les matins qui suivirent. Mais le vieux monsieur ne bougeait jamais de sa chaise et c’est à peine s’il lui rendait son salut.
Néanmoins, une chose l’intriguait. Elle avait l’impression qu’il lisait toujours le même livre. De l’autre côté de la rue, elle n’en apercevait que la couverture ; une espèce de papier brun-orangé. Même de loin, Zélie voyait que cet ouvrage avait vécu. Le soleil avait décoloré une bonne partie du dos et des coins. Sur les plats, des traces de doigt avaient laissé des empreintes grasses et translucides. Le titre était écrit au stylo-plume mais elle ne parvenait pas à le lire. Hormis ses manuels scolaires et les vieilles BD de son défunt père, c’était la première fois qu’elle voyait un livre ainsi recouvert. Que pouvait-il avoir de si précieux pour le protéger de la sorte ?
La silhouette particulière de ce vieillard avait fini par devenir familière au point que la plupart des passants ne s’apercevaient même plus de son absence ou de sa présence au beau milieu du trottoir. Un mercredi, Zélie remarqua, par la fenêtre de sa chambre, qu’une jeune femme aux cheveux noirs se querellait avec lui. Zélie ne l’avait jamais croisée dans le quartier. De la fenêtre, fermée seulement à l’espagnolette, lui parvenaient des brides de conversations : non capisco ; perché stai qui ? Des phrases qui chantaient à l’oreille mais qui prenaient un accent tragique dans sa bouche. Lui était resté assis, la tête baissée sur son livre qu’il tenait fermé à deux mains. Elle était partie au bout d’un quart d’heure en levant les bras au ciel. Le vent et les larmes lui collaient ses longues mèches noires aux joues, peggio per lui ! Tant pis pour lui !
Elle n’en était pas certaine mais sa disparition eut lieu exactement quarante-huit heures après. Comme chaque matin, Zélie pressa l’interrupteur qui commandait l’ouverture des lourds volets de son bow-window. Elle ne remarqua pas immédiatement son absence ; elle devait se préparer pour l’école et son esprit était préoccupé par toutes les taches qu’elle devait accomplir. Pourtant, quelque chose ne collait pas ! Elle éprouvait un sentiment confus, comme si elle avait oublié quelque chose, une ombre au tableau. Et ce n’est qu’en ouvrant la porte d’entrée que la réalité la rattrapa ; le vieux n’était pas là !
Un jour. Deux jours. Un nombre incalculable de questions se bousculaient dans la tête de la petite fille. Où était-il ? Que lui était-il arrivé ? Etait-il seulement encore en vie ? Elle resta tout le week-end dans sa chambre, s’imaginant mille et une choses. Avait-il été séquestré par cette femme brune ?
Sans pouvoir détacher son regard de l’endroit où le vieil homme se tenait assis, elle reprit le chemin de l’école le lundi suivant. A son retour, elle trouva dans la boîte aux lettres un paquet enveloppé dans une feuille de journal et fermé par une cordelette naturelle. Elle arracha le papier et découvrit un livre ancien avec une reliure plein veau d’époque. Sur le dos, Le cantique des cantiques était gravé en lettres d’or. A l’intérieur, elle reconnut la couverture brun-orangé aux taches de gras et décolorée. Elle marquait une page. Au stylo-plume était inscrit : pour Zélie, en souvenir de ton nonno. Ce n’était pas le titre qu’elle avait cru voir ! Ses yeux se posèrent sur la page et elle lut :

"Que tu es belle, ma Bien-Aimée, que tu es belle !
Tes yeux, à travers ton voile, sont des colombes.
Ta chevelure est un troupeau de chèvres couchées sur la montagne de Guiléad;
Tes dents sont un troupeau de brebis tondues qui remontent du bain,
Toutes sont mères de jumeaux aucune n'est stérile;
Tes lèvres sont des bandelettes d'écarlate et ta voix est agréable ;
Tes joues, sous ton voile, sont des moitiés de grenade ;
Ton cou est la tour de David bâtie pour les trophées,
mille boucliers y sont suspendus, tous les carquois des braves ;
Tes seins sont deux faons jumeaux de biche paissant parmi les roses.
Lorsque le jour soufflera et que les ombres disparaîtront,
j'irai au " mont de la Myrrhe " et à la " colline de l'Encens ".
Tu es toute beauté, ma Bien-Aimée, tu n'as aucun défaut."
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