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Le Vert-Galant

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Lukas

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Mardi

Je m’appelle Robert. À mon âge, on ne drague plus. D’ailleurs, on a perdu l’art et l’habitude. À soixante-douze ans passés, me voici assagi. Non que je me sente sénile, car j’ai encore bon pied bon oeil, le teint clair et l’esprit vif, mais comme j’ai perdu ma femme il y a cinq ans, j’ai atteint depuis cette épreuve une certaine sérénité, une autonomie émotive qui me convient. J’ai fait une belle vie, bien remplie, et cela me suffit désormais. Un peu comme un ordinateur en état de veille.

Je me consacre donc maintenant à mes enfants et petits-enfants, ce qui me permet de me sentir utile et comble mon besoin d’amour. Bien sûr, ma vie est devenue plutôt routinière, car je vais deux jours par semaine chez mon fils et ma belle-fille pour garder leurs deux enfants. Ils habitent en banlieue de Paris, une jolie petite maison sur la rue Montesquieu, à Vaujours. J’y fais un peu de cuisine, je les promène dans le grand parc de Sevran, juste au bout de la rue, je vais chercher l’aîné à l’école et je l’aide à faire ses devoirs. Parfois, je les amène au Cinéma Tati juste à côté. J’essaie aussi de leur apporter un peu de l’expérience et de la sagesse que la vie m’a apprises.

Le reste du temps, je fais de la photo noir et blanc dans Paris, j’essaie de recueillir le peu qui reste encore de cette atmosphère typiquement parisienne de la vie de quartier, des petits artisans, des marchés. Grâce à cela, je marche énormément dans la ville, j’en connais maintenant tous les recoins. C’est ça qui me garde en forme. Et puis je joue aussi du piano, longtemps abandonné pendant la vie parentale. Bref, je m’occupe intelligemment. Au fond, à bien y penser, je ne serais pas un si mauvais parti pour une femme. Et finalement, entre vous et moi, la libido, c’est une fonction plutôt opportuniste, non ? Mais comme l’occasion ne s’est pas présentée, le larron ne s’est pas manifesté.
Justement, je vais garder demain. J’ai ma routine: de chez moi, près de la Gare du Nord, je prends le RER B5 jusqu’à la huitième station: Vert-Galant. Drôle de nom, quand même, pour une gare de banlieue.

Mercredi

Je n’avais jamais vraiment remarqué, mais je viens de m’apercevoir que le métro roule à droite et le RER à gauche. Bizarre. Une chance qu’ils n’utilisent pas les mêmes voies... À l’heure où je voyage, vers dix heures, il n’y a pas trop de monde. Ce sont souvent les mêmes personnes qui sont là, dans leur wagon et leur siège préférés. Depuis quelques semaines, à quelques rangées de moi, j’ai remarqué une petite nouvelle, une jolie blonde qui a l’air dans la cinquantaine, genre BCBG. C’est assez mon style. D’ailleurs, elle me rappelle vaguement un amour de jeunesse, vous savez, de ceux qui nous emportent dans le romantisme le plus fou et d’où les circonstances de la vie nous expulsent tout d’un coup, nous laissant pantois sur une faim d’amour inassouvie. Rien que pour cela, je la trouve très attirante, comme un fantasme resté en suspend et qui remonte à la surface. Mais comment s’appelait-elle donc, cet amour de jeunesse ? Ah oui, Nicole. C’est ça, Nicole. Les copains l’appelaient la tigresse, mais moi je l’avais apprivoisée. Ça les avait pas mal épatés. Bon, j’arrive au Vert-Galant, et je vois qu’elle continue. Dommage.

Vendredi

Depuis mercredi, ça m’a turlupiné, cette histoire de Nicole. J’ai ressorti mes vieux albums et j’ai retrouvé la photo où l’on nous voit tous les deux au bal du 14 juillet, nous tenant par la main en cachette. C’est vrai que j’avais quelques années de plus qu’elle, quand même, il fallait être discrets. Et puis là, dans le RER, ma passagère favorite est encore sur la même banquette, elle me lance un regard furtif de temps en temps, que j’esquive aussitôt. Pourtant, j’ai envie de lui parler, surtout dans ce RER où la plupart des gens s’enferment dans leur bulle avec la complicité d’un téléphone, d’un livre ou d’un regard faussement rêveur.
Il y a huit stations, alors je dois entamer les préliminaires avant, soit à la station de l’aéroport du Bourget, au moins. Mais comment fait-on, déjà, pour aborder une femme intelligemment ? Surtout, bien sûr, ne pas évoquer un amour de jeunesse, elle me dirait qu’elle n’est pas un clone. Ne pas lui demander non plus si elle va garder ses petits-enfants, comme moi, elle me dirait: « J’ai l’air si vieille que ça ? » Bon, on arrive à la station Le Bourget, il faudrait que je me décide, mais je n’ai pas encore mon entrée en matière. On verra ça mercredi prochain. J’ai le temps d’y réfléchir d’ici là.

Mercredi

J’ai pensé à mon affaire. Si je l’aborde et qu’elle m’envoie promener, j’aurai l’air stupide et je devrai changer désormais de wagon. Il faudrait donc que je m’arrange pour que mon approche ait l’air d’un hasard. Le problème, c’est que je descends avant elle. Bon, à la prochaine station, je me lève et je vais la voir. Oh, on est déjà rendu à Drancy, ça va être juste. Allez, je remets ça à vendredi. Mais pourquoi elle me regarde comme ça ? Elle lit dans mes pensées ? Je dois avoir l’air ridicule. Vraiment, à soixante-douze ans, j’ai l’air d’un débutant, pas d’un vert galant !

Vendredi

Cette nuit, j’ai très mal dormi. L’angoisse du dragueur, sans doute. Car, aujourd’hui, voilà, j’ai décidé de m’installer le dos à elle pour ne pas être intimidé, et de me lever à la troisième station, Le Bourget, pour aller m’asseoir à côté d’elle, et l’air coquin, je vais lui dire: « Ce qui est bien à cette heure-ci, dans le RER, c’est qu’on peut choisir la meilleure place. Je pense que je l’ai trouvée, finalement ». Pas mal, non ?

Du coup, mon stress est tombé, et bercé par le cliquetis des jointures des rails, je me suis assoupi sans m’en rendre compte. Heureusement, juste en arrivant à Vert-Galant, j’ai senti une main sur mon épaule:

« Je crois que vous êtes arrivé, Monsieur.
Excusez-moi, mais est-ce que par hasard vous ne vous appelleriez pas Robert ? »
— Nicole ?
— Oui... Allez, je descend avec toi.

Le Vert-Galant ! Pas mal choisi, finalement, pour une station de RER...

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Dva2tlse · il y a
SUPER ! Bravo.
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Super-daddy · il y a
Très sympathique histoire..Retrouvailles inatendues, que j évoquais dans "il y a trop de femmes"
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Raphaël · il y a
C'est mimi, ça me plait
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Gylberte Després · il y a
J'ai le même âge et j'ai apprécié doublement !
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Arlo · il y a
Une très belle découverte. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux

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Lulu · il y a
Un véritable délice !
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Abi Allano · il y a
Une histoire toute mignonne.
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