Le vert de trop

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Vous êtes les bienvenus sur ma page ! Mon dernier en date : LE LUCANE CERF-VOLANT (72 h) À redécouvrir : UNE ÂME DE VERRE (Prix Renaissances) et RETOUR DE GUERRE (lauréat Hiver 21) UN  [+]

Image de Hiver 2021
À peine remise d’un douloureux divorce, Adèle émergeait enfin du marasme qui avait plombé son quotidien pendant de longs mois.
Guillerette, elle vaquait au jardin, sarclant, bêchant, arrosant les plantations de son nouvel ami.

Quel plaisir de s’occuper à nouveau d’un havre de paix où la nature généreuse faisait pousser à l’envi des plantes luxuriantes qu’elle n’avait même pas eu à choisir !
Sa vie venait de prendre des couleurs quand elle s’était inscrite dans un club d’aquarelle pour sortir de l’engrenage de la solitude.

Et ces couleurs étaient celles de l’amour, car elle y avait rencontré Anatole, qui excellait aussi bien dans l’art du paysage que dans celui de la séduction.
Anatole, portant dignement une fringante soixantaine sans complexe, avait jeté son dévolu sur cette femme d’une beauté mystérieuse, qui traversait le temps avec mélancolie.

Adèle avait emménagé dans la grande maison d’Anatole, et désormais les outils de jardinage concurrençaient les pinceaux de l’artiste, quand elle ne maniait pas le balai, la serpillière et le chiffon, alternant allègrement entre ces occupations prenantes et la confection de plats savoureux pour leurs dîners intimes.

Cette répartition des rôles lui convenait, sa vie était idyllique.
Anatole devançait tous ses désirs.
Il avait aménagé une pièce de sa maison pour en faire un atelier où Adèle donnait libre cours à son inspiration artistique.
Son art pictural, de passe-temps qu’il était au début, devenait une véritable passion et une raison de plus de croire au bonheur.

Un matin, elle allait partir s’occuper des nouveaux semis dans le carré du potager, lorsque son œil exercé fut attiré par un changement à peine perceptible dans la couleur du feuillage des hortensias.

Au milieu du volumineux massif qui bordait sur plusieurs mètres l’allée menant au garage, les feuilles étaient plus foncées, plus brillantes, plus fournies.
Adèle, intriguée, envisagea d’en parler à Anatole, puis remisa cette étrange observation dans un coin de sa tête.

Jusqu’à ce qu’elle fût estomaquée, un soir, par un phénomène étrange.
Elle rentrait alors d’un spectacle avec son compagnon.
Les phares de leur voiture éclairèrent le massif de fleurs avant le tournant qui amorçait l’entrée du garage.
Adèle aperçut alors des reflets fluorescents sur le feuillage, à l’endroit même où elle avait remarqué ces feuilles plus sombres et plus brillantes quelques jours plus tôt. Elle s’en ouvrit cette fois à Anatole, lui demandant s’il avait traité les arbustes, et avec quel produit.

Anatole, qui tout comme Adèle, ne voulait pas entendre parler d’engrais ou de pesticides, répondit un peu sèchement qu’elle se faisait des idées et qu’elle avait la berlue, les feuilles n’avaient pas plus de reflets que ses casseroles en cuivre, ce qu’Adèle prit pour une critique, car c’était elle qui les avait astiquées la veille.

Ils faillirent se disputer ce soir-là, mais Anatole, craignant plus que tout qu’une querelle éclatât pour raviver le souvenir de ses précédents déboires conjugaux, s’employa habilement à changer de sujet en lui offrant la coupe de champagne réconciliatrice qu’elle n’osait lui demander.
La nuit se termina langoureusement.

Anatole évoqua une nouvelle fois sur l’oreiller la disparition soudaine de son épouse deux ans plus tôt, son deuil brutal et la douleur qu’il en avait ressentie, une peine que la rencontre d’Adèle venait d’adoucir enfin : il ne fallait pas compromettre ce bonheur fragile. Adèle n’eut pas le cœur de revenir sur ses inquiétudes en un moment si apaisé.

Banni de la conversation par Anatole, ce reflet sur les hortensias tracassait d’autant plus sa compagne.
Tout ce qui sortait de l’ordinaire lui mettait à l’oreille une horde de puces qui n’avaient de cesse de la tourmenter. Et des reflets fluo à la lumière des phares, c’était inédit pour de pauvres hortensias de nos régions.

Elle fit dès le lendemain une recherche sur internet, et ce qu’elle découvrit décupla ses craintes.
Elle s’arrangea pour éloigner Anatole en lui confiant une liste d’achats longs et compliqués qui lui prendraient plusieurs heures. Son amoureux toujours soucieux de lui rendre service n’y vit que du feu.

Glacée, comme morte à l’intérieur, elle prit une pelle dans la remise et creusa la terre meuble autour des pieds d’hortensias.
Au bout d’une heure de travail acharné, alors que le tas de terre s’élevait au bord du trou creusé, Adèle commençait à se traiter de folle paranoïaque, et se fustigeait d’avoir cédé à la panique comme une gamine.
La pelle heurta alors un objet dur… c’était un crâne humain auquel s’attachaient encore des lambeaux de chair.
Les jambes coupées, Adèle s’effondra au bord de la fosse.

Elle ignorait combien de temps elle était restée dans cet état de sidération lorsqu’elle reprit ses esprits.
Maintenant lui apparaissaient clairement toutes les contradictions du récit d’Anatole lorsqu’il avait relaté la disparition de son épouse.
Elle se remémorait ses hésitations, ses silences et sa gêne à l’évocation du sujet.
Mais l’heure n’était plus aux rêveries, il fallait appeler la police, mais surtout s’arracher de là sans attendre un éventuel secours.

Quelques jours plus tard, Amélie, la fille d’Adèle, ne réussit pas à joindre sa mère et à lui donner rendez-vous en ville pour une de ces séances de shopping qu’elles affectionnaient toutes les deux.
Très étrangement, Anatole, lui aussi, était injoignable.
La police assura Amélie qu’aucun appel n’était parvenu au commissariat les jours précédents.

Dans les revues scientifiques, des articles parlaient de plus en plus de la possibilité de retrouver les corps de personnes disparues grâce à la modification du feuillage des arbres.
Les meurtriers qui voulaient se débarrasser d’un corps en forêt devraient désormais compter avec ce nouveau moyen d’investigation.

Adèle avait découvert le phénomène bien avant le grand public.
Mais contrairement à la précédente compagne d’Anatole, enterrée au pied des hortensias, Adèle ne fut jamais retrouvée.
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Jeanne en B · il y a
fan de polars, j'avais beaucoup aimé ce texte, bonne soirée !
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Fred Panassac · il y a
Merci Jeanne pour ce tout premier commentaire après le piratage !
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Jeanne en B · il y a
le redémarrage n'est pas simple mais il faut rester motivés :-)

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