Le verrat normand

il y a
3 min
84
lectures
2

Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

Isidore, fils d'un fermier normand, hérita de son oncle. Pourquoi son oncle ? Tout simplement parce que ce dernier, veuf sans descendance, était le parrain d'Isidore, son seul filleul. Dans le panier de l'héritage : un gros verrat reproducteur. Le reste n'était que quelques broutilles sans grande valeur. Alors, Isidore est allé chercher l'animal, fier de cette nouvelle propriété, bien connue dans le canton pour ensemencer avec succès les truies des environs, lesquelles mettaient bas des porcelets bien en chair. Une nouvelle et belle source de revenu  pour Isidore !

A son père, les voisins disaient : « quelle chance pour Isidore de recevoir ce cadeau en héritage » ! Invariablement, il répondait : « p't'êt que c'est ben, p't'êt que c'est mauvais. »

Tous ceux qui utilisaient jusqu'alors les services de l'oncle d'Isidore,  en empruntant le verrat pour engrosser leurs truies, se tournèrent vers le nouveau propriétaire du géniteur. Isidore se prit d'amitié pour cet animal, source de revenus complémentaires et substantiels. Tous les jours, il le nourrissait, nettoyait son enclos et lui renouvelait sa litière. Tous ces petits soins s'effectuaient avec toutes les précautions nécessaires. Chacun sait que le verrat équipé de ses deux crocs peut devenir dangereux et blesser très fortement quiconque ne serait pas dans ses petits papiers. Mais Isidore était le seul à s'occuper de son verrat et escomptait bien que ce dernier lui témoigne la reconnaissance correspondante. Ainsi, seul Isidore s'occupait de son protégé pour gérer les séances de plaisirs.

Mais un jour d'orage, ne connaissant pas encore toutes les subtilités de comportement des verrats, Isidore ne comprenait pas que sa source de revenu était quelque peu indisposée par l'électricité dans l'air. Oh ! cela ne se remarquait pas au premier abord, et seul un œil averti aurait évité la suite des événements. A peine Isidore avait-il mis le pied dans l'enclos que le verrat se jeta sur son maître, le bascula et lui laboura la jambe droite avec ses crocs. Alertés par les cris d'Isidore, son père et un journalier accoururent pour le sortir de cette situation difficile.

Plus de mal que de peur, mais la très sérieuse blessure à la jambe fit claudiquer Isidore pour le restant de ses jours. Alors, à son père, les voisins disaient : « quelle malchance pour Isidore d'avoir cette infirmité » ! De nouveau, invariablement, il répondait : « p't'êt que c'est ben, p't'êt que c'est mauvais. »

Malgré sa claudication, Isidore put reprendre son activité rapidement après une période d'intérim assurée par son père particulièrement vigilant après cet accident. Evidemment, il développait le maximum de prudence en craignant que le verrat ne se rappelle l'assaut et conserve une envie de le bousculer de nouveau. Tout changement minime de comportement était suspect et l'objet d'une attention soutenue ; dans ce cas, Isidore appelait son père à la rescousse pour maintenir le verrat dans un coin, prêt à lui planter une fourche dans la chair en cas de danger.

Ainsi, dans cette situation, la famille put continuer à profiter des revenus des fornications du verrat avec les truies voisines jusqu'à ce que la France soit impliquée dans une guerre nécessitant la mobilisation de la population masculine en âge de combattre. La claudication d'Isidore lui épargna cette charge et il pût rester à la ferme. Ainsi, à son père, les voisins disaient : « quelle chance pour Isidore de rester à la ferme pendant que tous nos fils partent à la guerre » ! Invariablement, il répondait : « p't'êt que c'est ben, p't'êt que c'est mauvais. »

La guerre fut perdue pour la France qui se trouva envahie par l'ennemi, provisoirement l'espéraient de nombreux français, pendant que d'autres profitaient de la présence de cet envahisseur pour améliorer leurs conditions de vie aux dépends de leurs concitoyens. Pendant cette présence importune de l'ennemi, Isidore continuait à faire travailler son verrat, lequel était insensible à la situation politique tant que des truies lui étaient présentées régulièrement. Par solidarité avec son milieu paysan, Isidore ne cherchait pas à profiter de sa propre situation pour engraisser malhonnêtement son portefeuille, générant à son égard une considération et une notoriété de ses clients.

Néanmoins, soucieux de son approvisionnement alimentaire,  l'ennemi décida de gérer lui-même sa production porcine et confisqua le verrat d'Isidore. Ce dernier en fut tant marri qu'il en perdit la santé. Son ami verrat qui était presque devenu son confident tellement il lui parlait, son compagnon de tous les jours et une belle source de revenus, avait été kidnappé par la force armée. Qu'adviendra-t-il de son verrat ? Sera-t-il choyé comme Isidore était capable de s'en occuper avec amour ?

A son père, les voisins disaient : « quel malheur pour Isidore de voir son verrat réquisitionné » ! A tous, il répondait : « p't'êt que c'est ben, p't'êt que c'est mauvais. »

Mais Isidore dépérissait. Le mal atteignit ses entrailles. Il ne mangeait plus, s'oubliait jusqu'à la folie. La médecine était impuissante et ne put sauver Isidore de l'agonie suivie d'un arrêt du cœur. A ses funérailles, une foule est venue remercier Isidore pour son attitude tarifaire et responsable pendant cette période difficile. Ses parents poursuivirent l'exploitation de la ferme telle qu'elle était avant l'arrivée du verrat. Ils s'accommodaient de la disparition de l'animal.

Enfin, les circonstances firent que la France retrouva son intégrité en boutant l'ennemi hors de son territoire. Par reconnaissance, l'administration française décida de rendre le verrat à son propriétaire et en avertit les parents d'Isidore. Et là, son père prit une décision ferme : « Ah non ! Sa présence a blessé Isidore, puis son absence l'a achevé ! Gardez-le ! ».

2

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,