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Le vendeur de rêves

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MarcoPawlo

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19h30 : un son strident émanant de la borne ultrason fixée sur mon tableau de bord perturba mon état jusqu'alors somnolent. Je ne dormis que quelques heures au fond de mon transporteur mais ce douloureux réveil me rappela la tâche que les classes « possédantes » m'avaient assignée. « Beaucoup de livraisons sont attendues ce soir, ride safe » m'annonça t-on plusieurs fois. Jamais las d'apporter le bonheur nécessaire aux nuits des classes « dépossédées », je m'apprêtai à errer au bord de mon astronef et tenter ma chance sur la planète Marius 1007 où RealDreams, l'entreprise pour laquelle je travaillais depuis trois semaines, réalisait ses meilleurs bénéfices. Les classes dépossédées constituaient la moitié des habitants de la galaxie, des travailleurs socialement avantagés mais dont les droits politiques étaient inexistants. La faculté de rêver leur fut retirée à la naissance, jugée responsable de leur manque de productivité et susceptibles d'entrainer des comportements « contraires aux bonnes mœurs de la galaxie ».
Le marché du songe et de l'illusion faisaient le bonheur des sociétés comme la mienne qui proposait des rêves certifiés par le Forum galactique et prêt à l'emploi. Les possédants s'occupaient des affaires politiques, et les lois édictées sur le Forum s'étendaient dans tout l'empire dont celle concernant « l'annihilation chez les nouveaux nés de la faculté à exercer tout type de représentation mentale au cours du sommeil ». Elle s' étendit à toutes les d'âges quelques années plus tard. La dernière classe, les prolétaires, assuraient la basse besogne de la galaxie et la plupart étaient employés dans des usines à déchets.

C'est au moment où je reconnus un collègue dont le sigle « RD » était gravé sur le flanc droit de son appareil que la première commande de la soirée calma mon impatience. Sollicité à quelques milliers de kilomètres de ma position, j'activais mon PIR (Préparateur Intégré de Rêves) à portée de main tout en relançant mes propulseurs pour me diriger sans tarder à l'adresse indiquée. Je pris tous les raccourcis possibles, bafouant les règles du CRCS (Code de la Route et des Chemins Spatiaux) et me positionnai quelques secondes plus tard à hauteur de l'appartement de mon requérant, il était 19h42. J'ouvris mon hublot latéral et fis basculer la capsule contenant le précieux sésame dans la fente estampillée « RD », censée éviter les contrefaçons, et qui l'avala d'une traite. Les contacts physiques étaient proscrits, les récentes agressions de livreurs par des brigands devenaient le cauchemar des autorités qui légitimaient cette nouvelle manière de procéder. Me retrouver face aux « illusionnistes de l'univers », horde la plus détestable et crainte de tous, provoquait en moi un stress et une peur épouvantable. Ces derniers n'hésitaient pas à assassiner les livreurs et leurs attrapes-rêves se chargeaient de copier les données des PIR qu'ils revendaient au marché noir. Je repris la route et survolai un attroupement de prolétaires qui défendaient leur droit au sommeil qui leur fut ôté quelques semaines plus tôt. N'étant pas clients de RealDreams, je ne me sentis pas concerné par ces provocations que je jugeais ridicules et puériles.

19h44 : deuxième commande. « Et merde ! » m'écriai-je machinalement. Je devais rejoindre Sylla 2101, située à plusieurs années lumières de ma position, dans les confins de l'univers, et en moins de dix minutes car le client avait réglé son endormissement à 19h53. Comme un malheur n'arrive jamais seul, RealDreams me prévint d'une voix synthétique et d'un ton paternaliste que des déchets spatiaux inondaient la route que je comptai prendre. La grève des prolétaires n'y était pas étrangère et cette annonce me rendit fou de rage. Bref, j'évitai de perdre mon temps en lamentations inutiles, préparai mon colis et taillai la route. L'absence de compensation financière due à la distance de livraison continua à m'énerver, et je ne me rendis compte que trop tard du percement de mon blindage arrière provoqué par je ne sais quelle ordure. L'un de mes propulseurs était touché et je pouvais dire adieu à la vitesse sub-luminique qui me rendait de grands services.

Flirtant enfin avec l'atmosphère de Sylla 2101, je fus foudroyé par le paysage qui m'entourait une fois débarrassé des émanations de gaz qui m'aveuglaient un cours instant. Les habitants de Crassus, principale cité, portaient bien leur sobriquet de « Crasseux » et les rares dépossédés qui y vivaient encore ne pensaient qu'à fuir cette planète principalement utile pour ses ressources minières. Pendant un court instant, je crus que les «  illusionnistes de l'univers » s'étaient servi de la commande d'un dépossédé pour m'attirer dans un guet-appens. La publicité ambulante que représentait mon vaisseau n'arrangeait rien mais je trouvai finalement l'adresse du client ce qui tempéra mon anxiété. Une fois la procédure exécutée je reçus une remontrance de RealDreams, un « strike », me reprochant ma lenteur et me spécifiant en outre que les « dégâts causés sur le transporteur x223f vous seront facturés intégralement. Ride Safe ». Je regagnai avec un sentiment de dégoût les environs de Marius 1007.

22h : À la fin de mon service, j'égrenai les détails de commandes que mon PIR avait élaboré. Une autorisation de se servir d'un rêve livré dans la soirée fut accordée à tous les coursiers de la société. Mon choix s'arrêta sur « Contemplation de ciel terrestre et sensation de vol », une nouveauté du catalogue de l'année 3185 de RealDreams. Tout en m'allongeant sur la banquette de mon vaisseau ancré dans les confins de la galaxie Cincinnatus, j'insérai la capsule dans mon casque sensoriel et pour profiter d'un immense privilège réservé à une élite. Je ne vis que trop tard le vaisseau fantôme des brigands m' harponner violemment sur le train arrière. Ils me laissèrent la vie sauve mais tous mes rêves s'envolèrent avec eux.
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