Le valeur de valise

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Danny Mienski est lauréat d'une douzaine de concours de nouvelles, publiées dans diverses anthologies. Son premier livre, "Les Temps maudits", a été publié en 2017 aux éditions Ex Aequo. Danny  [+]

Je vole des valises. C’est mon passe-temps, mon mot croisé, mon tricot de laine, mon foot à la télé. Peut-être en viendrez-vous à partager mon hobbit ?

Mon premier vol fut une erreur, une confusion entre deux valises au moment de récupérer la mienne sur le tapis roulant de l’aéroport. Elle était grande, noire, avec des roulettes, comme la mienne. Elle contenait des vêtements et des souvenirs, l’autre aussi. Mais quels vêtements et quels souvenirs ! N’avais-je jamais porté une culotte rose et un foulard en soie ? M’avait-ton jamais offert un livre sur l’art du henné et un chameau en peluche ? Bien-sûr, les chaussons n’étaient pas à ma taille et du shampoing s’était déversé dans la trousse de toilettes, mais on ne critique pas un cadeau, on l’accepte et on remercie son auteur anonyme, ce généreux donateur qui s’ignore.

Ce que ma propre valise était devenue m’intriguait. Avait-elle été récupérée par celui qui n’avait pu retrouver la sienne ? Se contenterait-il de l’échange ou chercherait-il à me retrouver ? Ou l’ayant laissée sur le tapis, les agents de sécurité de l’aéroport la feraient-ils exploser au milieu du hall, répandant mes cendres intimes sur les touristes de passage ?

Mais personne ne m’appela. J’ai donc dû me procurer moi-même d’autres plaisirs. J’ai volé dans les trains, dans les parkings, dans les aéroports, dans un supermarché... J’ai appris à lire les journaux locaux, à écouter les informations à la radio, à regarder les affiches autour de moi, pour voler dans une boutique de vêtements un jour de solde, dans la rue un jour de marché... J‘ai appris à saisir les occasions partout où elles se présentaient, par exemple dans un ascenseur quand la porte se referme... « Eh ! Ma va... Cling ! ».

Voler des valises est un art délicat. Le propriétaire n’est jamais loin. Il faut ruser qui comme Ulysse. A l’aéroport, il ne suffit pas de bousculer, encore faut-il avoir une valise identique pour effectuer l’échange. Dans un bus, la valise est rare, encombrante, le vol ne peut pas se faire incognito. Je m’installais près de des vantaux des portes automatique. De l’autre côté, une dame montait, traînant derrière elle une grosse valise. J’attendais qu’elle avance dans le couloir avant de lui parler.

— Madame, le chauffeur vous appelle, il vous a fait signe de venir.
— Ah ? Merci.
— Laissez, je vais garder votre valise...

Dans le train, l’ambition est parfois plus lâche, un simple vêtement posé sur un sac à main permet de le récupérer au moment de la descente du train. Qu’il serait facile de descendre au niveau du portefeuille !

Très vite, je me suis aperçu que voler aiguisait mes sens, me rendait plus alerte, plus habile, plus intelligent. Mes succès ne me donnaient pas seulement confiance en moi, elles me rendaient fier et fort. Mes amis ne me reconnaissaient pas. Mon regard avait changé. Il brûlait d’une flamme nouvelle, celle du chasseur à l’affût de sa proie.

J’en ai tous les défauts : le goût du challenge, la ténacité et la collection de trophées. J’ai compté mes conquêtes. J’ai volé huit cent trois valises. Des valises trapues, usées et cadenassées, ou bien pratiques, légères, munies d’une ouverture facile. Une légère pression du pouce sur la fente et le couvercle sautait, avec un charmant petit clic étouffé par les vêtements

Qu’ai-je fait de toutes ces valises ? Au début, je les abandonnai avec leur contenu sur le seuil d’une maison. Je sonnais. On ouvrait.

— Vous avez oublié votre valise dehors, assuré-je avec un sourire amusé.

La porte, généralement, se refermait. Quelquefois, cependant, on me remerciait, en prenant soin de faire entrer rapidement la valise dans le logis.

Déçu de ces réactions, de l’indifférence, de la cupidité et de la curiosité malsaine, je les déposai au service des objets trouvés, en échangeant les affaires qu’elle contenait avec celles d’une autre. Une valise d’objets trouvés, en somme...

Certaines valises, toutefois, méritèrent un traitement particulier. Les valises à roulette étaient lancées depuis le haut d’une rue en pente, les valises à cadenas attachées à un poteau, à côté des vélib’ et des scooters.

Dernièrement, une sensation douloureuse, qui m’enlevait toute joie, a fait trembler ma main. Était-ce du remords ? J’ai rendu une valise à l’endroit où je l’avais prise : je l’ai mise au train en lui souhaitant bonne chance. Je suis resté sur le quai en attendant le départ. Le wagon trembla dans un crissement métallique avant d’accélérer et de fuir vers l’horizon. Le train diminua de taille, se transforma en chenille avant de disparaître, définitivement. La valise avait rejoint le néant.

Un jour viendra où je ne volerai plus, où je n’aurais plus la volonté pour cela, où je deviendrai maladroit, où je me ferai prendre comme un simple pickpocket. Je me satisferai de voir les valises déambuler à la main des petits et des grands. Valises roses et valises noires...

J’attendrai sur le trottoir d’une grande avenue un samedi après-midi pour sentir tous les vols en puissance. Je me rappellerai mes meilleurs coups et les plus drôles, comme cette valise où étaient rangées... deux petites valises !

Mes souvenirs sont si nombreux qu’une seule valise suffirait à me dérider. La petite bleue que je vois au carrefour, par exemple. Si elle part à gauche, j’arrêterai tout, je me rangerai et j‘écrirai mon histoire. Mais si elle part à droite... Attends-moi !
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