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Qualifié

T’as quatorze ans, t’as peur du noir, la nuit te terrorise.
Rentrer après minuit, seul, dans des rues éclairées ça va encore, mais entre la sortie du village et chez toi, il y a un tunnel à traverser. Une galerie disgracieuse, mastoc, pas éclairée, à la gueule noire béante, bâtie en pierre grise à un endroit de la montagne où sévit un éboulis de roche pourrie et capricieuse. Quatre-vingt mètres de long, courbe comme une banane, ce qui fait que placé à un bout tu ne vois pas l’autre. Le côté opposé à la montagne est percé d’arches qui aèrent et éclairent un peu ce noir boyau. A mesure que tu t’en approches tu ralentis l’allure, tu retardes au maximum le moment de quitter la lumière de la rue pour pénétrer dans les ténèbres. Aujourd’hui t’as décidé de traverser sans courir, sans siffler, en ignorant les monstres tapis derrière chaque pilier, de marcher comme si de rien n’était, comme un homme. Tu y es, tu t’enfonces dans la gueule du monstre, ton ombre te précède, puis peu à peu s’allonge, s’allonge jusqu'au moment où elle se confond avec le noir d’encre. Dans l’invisibilité totale tu te déplaces à l’instinct, à pas mesurés, t’écoutes l’endroit et... monte l’angoisse. Par les arches, que tu devines, pénètre seul le murmure de la rivière dix mètres en contrebas, cette nuit pas le moindre clair de lune, pas le moindre rai lumineux. Les gouttes d’eau qui d’ici delà pianotent de la voûte te font sursauter. C’est comme un signal. Tu perçois un frôlement de pas derrière toi. Sur le côté, le bruit mat d’une petite pierre qui roule du bord te glace le sang. Tu sens la menace partout, elle t’entoure, elle va te saisir. Ton cœur s’emballe, machinalement tu presses le pas en tendant les bras devant toi à la recherche de repères. Dans ton dos le frôlement se rapproche encore. Quelque chose t’a touché... tu en es sûr, tu cries, hurles, tu cours maintenant, mais elle est toujours là, elle va plus vite, elle te rattrape. Les battements assourdissants de ton cœur résonnent dans ce goulot infernal, tu as un goût de sang dans la bouche. Tu ne vas pas avoir le temps de traverser, tu détales maintenant comme un fou. T’aperçois le fond, c’est un peu moins noir. T’en es sorti ; d’un coup de pied tu fais sauter à la volée le verrou du portillon en fer, et tu t’engouffres dans l’allée... sauvé ! Ta respiration effrénée brûle tes poumons, quand le museau de la chienne sans bruit trouve ta main tremblante.
La nuit, les fantômes du tunnel sont tes compagnons de voûte.



PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Hum ql tunnel
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Charline Soubeyrand · il y a
whaou je connais ce tunnel ! belle description de la peur !
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MariaPia Lotto Angelo Pionna · il y a
Mais alors tu avais la trouille? Toi tu avais 14 ans et moi, ta "petite soeur" que devrais je dire?
Si j'avais su que tu avais cette choquotte j'aurais pu t'attendre à la sortie du tunnel avec Ketty... ;)

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Frederique Panassac · il y a
Un bijou dans la description de la peur!
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Corine Chambonnet-Fernandez · il y a
C'est tout à fait ce que l'on ressent dans une telle situation... bravo Alféo! Bises
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