Le trou

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Après avoir beaucoup voyagé voilà qu'il m'arrive d'écrire quelques lignes,toujours pour moi,comme un chanteur sous la douche. c'est la première fois que je me dévoile à un éventuel public  [+]

Image de Eté 2016
Il n'y a pas d'alarme différenciée dans le poste de pilotage, concernant le feu et/ou la fumée dans les toilettes des DC3 de 1947, juste un gros voyant rouge clignotant. Un répétiteur identique est situé dans le carré équipage. Ted Lapartie, Québécois de Québec, le chef de cabine se trouve à portée de l'extincteur au moment de l'alarme. Comme tous les anciens commandos, Ted est rapide comme l'éclair, il défonce la porte des toilettes babord-avant avec la bonbonne et vide son contenu d'un trait à l'intérieur.
Après avoir secoué la dernière goutte, il passe la tête et en m'apercevant il s'écrit « tabarnac, commandant, vous fumez dans la toilette ? » Il me faut bien cinq minutes pour convaincre tout le monde que je ne fume pas et encore moins dans les WC des avions. Milton Defrêt, mon copilote, vient nous avertir que l'alarme n'est pas désactivée et continue d'inonder de rouge le poste. Du coup tout le monde fonce au fond de la carlingue, et les dix huit passagers commencent à sérieusement se poser des questions sur l'agitation générale. Pourtant les deux hôtesses sourient de toutes leurs dents, un peu crispées tout de même, jurant par ci par là qu'elles apportent du café de suite, sans s'arrêter de courir. Ted gagne de nouveau la course à l'extincteur, mais me fait l'honneur du jet en me confiant l'appareil. La porte est légèrement bombée et un filet de fumée s'échappe du haut. Je frappe, pas de réponse, j'enfonce et je vide ma mousse à l'intérieur.
Il est des jours ou l'on croit que le pire est passé, mais tant que la journée n'est pas finie, nul n'est à l'abri. Un qui n'a pas été à l'abri c'est le Grand Lama T'Lacé-comac, le célèbre moine Tibétain.
Pour ses prières, le bon moine devant faire brûler quelques bâtonnets , s'est réfugié dans les toilettes tribord-arrière de l'appareil. Son autel posé je présume sur le couvercle de la lunette, à genoux, dos à la porte, le brave homme devait prier, sans se douter que son imprudence était dénoncée par le détecteur de fumée.
Le violent coup d'épaule a projeté le moine à genoux par dessus la cuvette. L'homme étant très corpulent, il a traversé la paroi mince de la carlingue de la tête et des épaules et est resté coincé au niveau de son ventre volumineux. Aspiré d'un côté par la dépressurisation et poussé de l'autre par le « graissage » de la mousse d'extincteur, notre moine remplit le trou et se trouve coincé. Nos efforts pour le tirer de là sont restés vains pendant plus d'une demi heure.
Notre vitesse actuelle de croisière est de 280mph soit environ 450kmh. Quand on dépasse de la tête et du tronc, sur le côté d'un avion qui vole à 450kmh, il faut bien fermer sa bouche. Hélas, par manque d'habitude, notre célèbre Lama continue de hurler plus fort que le moteur n°2 derrière lequel il se trouve. Nous avons réduit le régime pour gêner le moins possible, mais entre le bruit, les gaz et le vent, le confort doit être précaire, surtout pour un chauve sans bonnet.
Je regagne le cockpit pour voir Milton se battre avec le manche et le PA (pilote automatique) pour rétablir une trajectoire rectiligne, la prise au vent du Lama nous obligeant à demander à l'appareil des compensations. À force de réduire les gaz, notre vitesse chute de plus en plus, c'est la cause principale de la perte d'altitude qui commence à m’inquiéter, vu que nous sommes à deux heures du terrain d'atterrissage d'urgence (TAU).
Par le dernier hublot tribord, on a la chance d’apercevoir le bonze agiter les bras, comme pour saluer une foule en bas, mais à cette altitude, personne ne peut le voir depuis le sol, dommage.
Le moteur n°2 donne des signes de surchauffe à ce régime, j'augmente la pression d'huile, et le bon moine change de couleur, de l'orange vif au gris sale. Tout est sous contrôle, sauf le moine, j’appelle la tour, pour rendre compte de l'incident. On nous conseille de verrouiller la porte des toilette arrière-tribord, au cas ou le Lama serait aspiré, le trou provoquerait une très forte dépressurisation dans le reste de l'appareil. Nous recevons les instructions de regagner la destination initiale, Québec. J'ai remis un peu de gaz il nous reste donc une heure quarante de vol, espérons que Sa Grandeur tiendra le coup. Il fait jour encore pendant trois heures, j'aurais préféré atterrir de nuit en toute discrétion, mais il faudra faire avec les journalistes. Quant à moi, uniforme difforme cuit par la mousse, cheveux gominés et décolorés par le produit, je risque de casser mon image, en première page de l'avenir de l'érable.

Volets sortis, train sorti, vitesse d'approche OK, trajectoire OK, taux de descente OK.
Bravo, alpha, zoulou, india, lima, écho en approche finale piste n°8 suivant vos instructions, confirmons demande de secours médicalisé dès l'appareil posé, terminé.
Lima, écho, nous vous avons balisé une aire de parking en bout de piste n°8, poursuivez le roulage jusqu'à là, les secours sont en place.
Ici lima, écho nous roulons en direction du pied de piste n°8, nous stoppons sur aire balisée, moteurs coupés, essence coupée, magnétos 1+2 coupées, frein de parking enclenché. Vous êtes autorisés a monter à bord, merci. Terminé.
L’échelle mobile est arrimée devant la porte tribord-avant et après ouverture, les secours se précipitent vers l'arrière de l'avion. Le reste des passagers est rassuré et accompagné vers la sortie centrale du DC3, la plupart sourit mais se fige dès la porte franchie en voyant le demi bonze qui pend au coté droit.
Les flashs crépitent comme prévu, il y a même des journalistes qui essayent d'interviewer notre pauvre moine de toutes les couleurs, et comme dit le gars du Soleil de Québec : pour être célèbre il faut savoir faire son trou !
Quatre semaines de remise en état, et mon bel avion est de nouveau prêt à voler. Pour marquer l'événement qui l'a marqué, J'ai fait peindre à la place de la pin-up, sous le cockpit, un bonze assis dans ses jolis habits orange. Rebaptisé Fat Bong (le gros phœnix) mon DC3 est devenu célèbre dans le monde entier et est très photographié.
Des nouvelles du Lama T'Lacé-comac ? Eh bien, après décongélation à température ambiante, pendant deux heures, il a pu regagner son ashram pour entrer en ermitage et s'engager dans sa propre Sadhana (cheminement spirituel). Il a pris comme devise « les religions sont des fleuves, et l'océan dans lequel elles confluent, c'est le silence ». Il a déclaré qu'il ne prendrait plus l'avion et que s'il devait se déplacer, il essayerait de léviter.

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