Le trou

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Je ne sais pas pourquoi j'écris, mais j'écris, régulièrement, souvent quand le jour commence à s'effondrer. Mes auteurs préférés, dont le classement varie, selon les saisons : Emmanuel Bove  [+]

Image de Hiver 2016

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Lorsqu’il pleut des cordes, ça n’est vraiment pas simple.
Quand il fait très chaud, et que je sue à grosses gouttes, je vis des moments pas faciles non plus.
Mais le temps a ses humeurs, il faut savoir faire avec ce qu’il nous propose.

Je pioche depuis près de six mois ; un trou maintenant profond de trente, quarante, peut-être cinquante mètres.
Il paraît que plus de six mille personnes m’ont questionné de là-haut. Des questions, ma foi, toujours les mêmes : « Pourquoi piochez-vous ? », « Vous allez jusqu’où ? », « C’est pour l’apartheid ? », « Êtes-vous un révolutionnaire de droite ? De gauche ? », « Manifestez-vous contre la religion, le pouvoir, la faim dans le monde ? Contre qui, monsieur Gilles Voreppe ? » Voilà le genre de questions que l’on me lance.
Tout le temps, je réponds que je pioche, et un soir, finissant la journée déçu de mon rendement, je me suis fâché. Alors j’ai hurlé à ces habitants du haut : « Fichez-moi la paix, et creusez-vous un peu la tête, au lieu de me demander pourquoi je pioche. »

Depuis, j’entends sept à dix fois par jour de ces mots empreints d’une délicatesse, d’une sensualité... « Ça va, monsieur Voreppe ? Vous n’avez besoin de rien ? Pouvons-nous vous être utiles ? » J’ai aussi entendu des voix de femmes : « Puis-je me joindre à vous ? Vous n’aimez pas les joies de la vie terrestre ? Ni les gens très terre à terre ? »
Inévitablement, depuis trois mois, je ne réponds quasiment plus.
Les gens font un plat pour pas grand-chose. Je pioche dans la terre, puisque tout simplement on ne peut piocher l’air ; le vide n’accroche pas, essayez d’enfoncer une pointe dans l’air... Même un bout de bois retombe, à peine a-t-il été lancé dans l’espace, alors... Et puis, la terre, c’est fait pour être pioché ; ça se voit à l’œil nu. Mais mon entreprise a l’air de chavirer l’opinion publique. Encore heureux que le terrain m’appartienne, sinon on m’aurait chassé d’ici à coups de pierres.

Je vis dans mon trou ; j’y dors, on remonte mes besoins et l’on m’apporte de bonnes gâteries plusieurs fois par jour. Au début, le panier se renversait et puis des techniciens l’ont peaufiné ; après, il ne s’est renversé qu’à deux reprises. Finalement, je suis bien entouré. L’organisation fait merveille. Rien à redire sur les vêtements, qui me reviennent toujours plus propres, et l’on m’offre des pioches gratuitement, lorsqu’un problème se présente. À la fin de la journée, je me charge de déblayer la terre et les cailloux. J’introduis ces déchets dans des sacs en plastique épais que l’on remonte à la surface.
Parfois, étant épuisé, je m’accoude sur ma pioche, fléchis les jambes et lance un regard vers le ciel ; il doit bien y avoir dix-huit caméras autour de mon trou, toutes braquées sur moi. Il n’est pas impossible que je passe dans les télévisions du monde entier.
Mon imagination me fait parfois sourire. Cette vision de villages perdus dans la savane africaine, la marmaille, les parents, les vieillards, toute la tribu réunie autour de la hutte du chef et ces centaines d’yeux noirs en train de m’observer ; aussi l’image de ces Bédouins campant entre deux dunes, oubliant de nourrir leurs chameaux du fait d’avoir les yeux rivés sur un poste récupéré Dieu sait où. Mais de tous ces petits faits, je me fiche complètement.

Lorsque, manquant d’énergie, je ne pourrai plus piocher, je suis certain qu’ils viendront me chercher. Je pense qu’ils agiront la nuit, pendant mon sommeil. Un commando spécial armé de seringues hypodermiques agira avec douceur. On m’étalera sur un brancard, et je me réveillerai dans un asile d’aliénés. Ça fera un peu de bruit, quelques manifestations ici et là durant une quinzaine de jours, et puis on n’en parlera plus.
Cependant, certains journalistes à l’affût du sensationnel seront tentés de m’interroger. Ils creuseront des galeries qui les mèneront jusqu’à ma cellule. Couverts de terre, je les verrai apparaître, de sous mon lit. « Nous pouvons vous offrir une coquette somme, il vous suffit de nous donner le montant : cent mille, deux cent mille francs ? » « Cinq cent mille ? », proposera un autre, en apparaissant comme un diable de sa boîte. « Pourquoi faisiez-vous cela, monsieur Voreppe ? »
Que leur répondre, alors ?
Je leur dirai peut-être la vérité, mais cette vérité, elle ne leur plaira pas. Cet étonnement, lorsque je lancerai : « Donnez-moi un peu de votre force afin de me permettre de poursuivre mon travail, c’est tout ce que je demande. » Que vont-ils répondre à cela ? Ils vont faire demi-tour, repartir par où ils sont venus en grimaçant de rage. « Il est fou, fou à lier, ce type : complètement frappé. J’en ai vu des hurluberlus, mais celui-là... un cas désespéré. »

Si je meurs dans mon trou, en plein effort, par exemple, cet endroit va être classé ; il va devenir un lieu de pèlerinage. On apposera une grande pancarte à deux mètres de mon trou, sur laquelle on va noter : « Ici, un homme a pioché durant 45 ans, 124 jours, 3 heures et 54 minutes. »

Pour l’instant, le travail m’attend. La pause est finie. Je viens de tirer sur la corde, et le panier contenant la tasse de thé à la menthe s’élève, tout doucement, vers le sommet de mon ouvrage.
Encore deux mètres et j’estimerai avoir bien travaillé, en ce Vendredi saint.

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