Le troisième jour

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Une fille (une femme ?). Les vingtaines (éternellement). Des rêves à gogo, endormie ou réveillée. Une éponge à émotions : Elle ressent des choses, les traduit sur papier (ou sur clavier)  [+]

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- Ce maudit réveil…, pensa Tom en appuyant sur la touche arrêt de l'appareil qui émettait un son strident et insupportable. Neuf heures pile. Il soupira, s'étira, et croisa les mains au-dessus de sa tête. Natalie dormait encore paisiblement à ses côtés, dans un sommeil profond et indérangeable. Tom se leva, parcourut la chambre à deux longues enjambées, et s'enfouit dans la salle de bain. Après avoir longuement contemplé ses yeux cernés et sa peau ternie et déshydratée dans le miroir, il se décida à prendre une douche : il en avait tellement besoin !

Sous le jet puissant d'une eau tiède et bienveillante, il pensa aux évènements de la nuit passée. S'en rappelait-il d'ailleurs ? Non, il se souvenait uniquement des mille sept cents réveils, d'avoir bougé toute la nuit, et de Natalie qui dormait, toujours paisiblement. Il finit par se sécher et fila se préparer un café. Dans la cuisine, sa femme lui afficha un sourire radieux.

- Ah, tu es réveillée ! Il déposa un baiser sur son front et remarqua que la table était dressée, avec le plus bon des petit déjeuners : des viennoiseries, des dattes, des fruits secs, des crêpes à la marocaine, deux longs verres ruisselants de jus d'orange, une tasse de café odorant et un petit plateau d'aluminium surmonté d'un Berrad de thé à la menthe.

- Oui, chéri, répondit-elle en souriant. La réception m'a appelée pour me demander si on voulait descendre à la terrasse ou prendre le petit déjeuner dans notre suite. J'ai préféré ça, c'est plus intime… Sa face se rembrunit, teintée d'un doute naissant, puis d'une tristesse sincère : Oh, j'aurais dû te demander, je suis désolée !

- Je le préfère aussi, beauté, rassura-t-il en lui souriant et tapota ses fins doigts manucurés. Sa bague de mariage était grosse, tellement lourde pour sa petite main fragile, mais elle avait insisté pour l'avoir. « Celle-là ! », elle l'avait pointée du doigt et ne l'avait pas relâchée des yeux tandis que le bijoutier sortait l'assortiment de la vitrine, un sourire au coin des lèvres. Amusé et attendri, Tom l'avait taquinée ensuite : « J'ai l'impression que notre amour te pèse ! », elle l'enveloppa de ses bras et éclata de son rire clair d'enfant. « C'est pour garder les pieds sur terre, tellement je flotte avec toi… »

Fraichement mariés, ils avaient unanimement opté pour le Maroc comme destination pour leur lune de miel, décision type pour l'écrivain rêveur et sa femme, propriétaire d'un magasin antique. D'ailleurs, dire qu'ils en profitaient pleinement serait peu. Arrivés à Rabat il y a plus d'une semaine, ils arpentaient ensemble les anciennes ruelles de la Médina, main dans la main, découvrant chaque jour un coin nouveau, une nouvelle boutique, un jardin enfoui, un petit musée de quartier, faisant ça et là de nouvelles connaissances et beaucoup de marchandages. Natalie fondait devant tant de merveilleux objets qu'elle trouvait dans les magasins, et qu'elle voulait tous emporter avec elle : les tapis berbères multicolores, les objets en cuir cousus à la main, les lampes en fer forgé, les bougeoirs… ou encore les épices : ras-el-hanout notamment, pour agrémenter les mets orientaux succulents, qu'elle promettait à Tom d'apprendre à cuisiner. Ne parlons pas de bijoux : bagues, bracelets, pendentifs, elle prenait tout. Même sa bague d'or de mariage, que Tom avait eu le soin de personnaliser, en y gravant leurs initiales, elle l'avait ôtée et remplacée par la grosse bague en bois, au ton touareg. « Juste pour le voyage », avait-elle promis à son mari, nullement dérangé par les caprices mignons de la femme-fillette, « j'aime l'effet bohème que ça donne ». Il faut dire qu'elle savait se métamorphoser : en quelques jours de vacances au Maroc, sa peau était tannée, sa chevelure d'or bouclée, et elle arborait à présent une ribambelle de couleurs dans ses tenues bouffons : Sarouels, jupes longues et chemises froissées, s'ajoutant aux infinies couleurs de sa personnalité. Elle était dans son élément, et semblait rayonner de bonheur.

Tom, quant à lui, privilégiait les moments de quiétude que lui offrait la destination. Souffrant depuis peu du syndrome de la feuille blanche, les sorties quotidiennes avec Natalie s'avérèrent bénéfiques pour son inspiration. Partout où ils partaient, semant de nouveaux souvenirs et cueillant de nouvelles reliques, il laissait voguer son imagination et gravait l'idée dans son esprit, tenant ainsi un fil. Dans la tour Hassan et la vaste esplanade du mausolée Mohammed V, dans la casbah des Oudayas et la plage qui danse à ses pieds, dans le jardin andalou et son architecture infaillible, le Café Maure et la vue imprenable qu'il a sur la mer, dans la nécropole du Chellah… son écrit prenait naissance et se développait dans chacun de ces endroits qu'il qualifiait de magiques, devinant facilement les histoires qui auraient dû y avoir lieu, imaginant des personnages, des langages d'un autre siècle, des soucis et des passions pas encore dépassés, signes exquis d'une civilisation qui peine à disparaitre. En rentrant à l'hôtel, il écrivait.

- Bien dormi aujourd'hui ? demanda Tom à Natalie après le déjeuner. Ils avaient décidé de prendre une pause ce jour-là et rester à l'hôtel, lui pour écrire, elle pour dessiner.

- Oui, répondit-elle, très bien même. Pas toi ?

- Non, j'ai fait beaucoup de cauchemars.

- Tu t'en souviens ?

- Non, dit-il, pensif.

Le quatrième jour

Au milieu de son sommeil, Tom sentit un froid glacial s'immiscer de la fenêtre béante. Il se leva furtivement, n'allumant pas la veilleuse, soucieux de ne pas réveiller Natalie, et ferma les volets. Avait-il donc oublié de fermer la fenêtre cette nuit ? Il se rappelait pourtant l'avoir fait, et étant de sommeil léger, il était quasi-sûr que Natalie n'avait pas remué dans son lit. Elle s'était endormie tôt et c'était lui-même qui avait clos les volets. Au passage vers le lit, son pied droit buta contre un obstacle, provoquant un mal terrible. Il jeta un coup d'œil à l'horloge numérique posée sur la table de chevet : il était deux heures trente. Retourné sous les couvertures, il enlaça sa femme. Elle était glacée et immobile.

- Exagérée, cette léthargie de sommeil chez Natalie, pensa-t-il en la frictionnant de ses mains tièdes. Il voulut la rapprocher de lui pour la réchauffer davantage, mais ne put la bouger, tellement elle était lourde. « Comment ! Du haut de ses quarante-cinq kilos ! » Pensa-t-il surpris. Il alluma la lampe de chevet pour la réveiller, et faillit crier à la vue de sa figure pâle. Son sang se figea dans ses veines, sa gorge devint sèche. Etait-elle morte ? Il cria son nom, et se décida enfin à prendre son pouls : elle ne respirait pas.

Il prit en tremblant le combiné posé à son chevet pour appeler l'assistance, et n'entendit qu'un long bip ininterrompu. Aucune réponse. Que faire ? Des larmes chaudes coulèrent sur ses joues. Il secoua encore Natalie, dans l'espoir fou que tout cela ne soit qu'un rêve. Peut-être était-elle seulement endormie ? Il la prit dans ses bras et pleura longuement, ne sachant que faire d'autre. Dans son état d'âme, il n'avait pas réalisé que la fenêtre était à nouveau béante, et qu'il s'était rendormi.

Le matin venu, il entendit de vagues bruits d'eau qui coule, de conversations dans la chambre voisine, de vaisselle dans la cuisine…

- Tom, appela Natalie d'un air enjoué, réveille-toi, le petit déjeuner va refroidir !

- Encore un peu, implora Tom d'une voix ensommeillée, le visage enfoui dans l'oreiller.

- Tu n'as pas bien dormi ? demanda-t-elle en s'approchant et en lui agrippant le bras. Elle déposa de petits baisers dans sa nuque, ses épaules, son front.

- Non, j'ai encore fait des cauchemars, avoua-t-il.

- C'est bizarre, moi je dors comme une souche, depuis qu'on est venus ici, commenta-t-elle en riant. Tu as passé des appels cette nuit ? Le combiné est déplacé.

Après le petit déjeuner, Tom revint à la chambre pour dormir, tandis que Natalie se prépara pour sortir prendre un peu d'air.

- Tu vas me manquer, dit-elle avec sa moue adorable, tout en plongeant ses yeux de miel dans les siens et en lui caressant les cheveux. Tu es certain de ne pas vouloir m'accompagner ?

- Je suis très fatigué, mentit-il en remuant dans sa tête les souvenirs de la nuit précédente, et puis je veux écrire à mon réveil.

Elle acquiesça et lui souhaita bonne chance, l'embrassa et sortit.

Après son départ, Tom eut tout le temps de penser aux évènements nocturnes de ces dernières nuits. Chaque jour, il retrouvait la femme joviale, rayonnante, chaleureuse et surtout vivante qu'il avait épousée, alors qu'il passait les nuits à la pleurer. Jusque-là, il avait cru à des cauchemars répétitifs, mais l'incident du combiné avait donné aux faits un cours nouveau, plus effrayant, c'était le témoin d'une nuit qui avait réellement existé. Ce qui le taraudait, c'est qu'il ne pouvait même pas en parler à sa femme, ça ne fera que l'angoisser. Il voulut se mettre au lit et remarqua l'ongle bleu de son pied droit. « Une deuxième évidence », pensa-t-il en se rappelant d'avoir heurté le pied.

Que faire ? Il se décida de ne pas dormir cette nuit-là.

Le cinquième jour

Sa femme venait de s'assoupir, elle respirait encore. Minuit sonna, une heure, deux heures… rien ne se passait. Etendu sur le dos, il contemplait le plafond en bois, tout en comptant le temps passer. Heureusement qu'il avait bu ce café noir à 22h ! Au moment où il pensait laisser tomber, il crut apercevoir un éclair à sa droite, là où dormait Natalie. Il venait de quelque chose qu'elle tenait dans sa main. Tandis qu'il s'ajustait pour se pencher sur elle - car elle lui tournait le dos - et investiguer la source de cette luminosité subite, ce qu'il vit le cloua sur place : Avec une lenteur surprenante, Natalie se redressa sur le lit, déposa doucement ses pieds sur terre et se leva. Elle brossa longuement ses cheveux devant le miroir et s'appliqua un peu de fard, de rouge à lèvres. Elle chercha dans l'armoire des habits autre que sa combinaison blanche, qui lui donnait un aspect encore plus effrayant.

- Natalie ? Risqua Tom.

Elle se tourna vers la source de la voix subitement, comme surprise qu'il y ait une autre présence dans la chambre. Et il vit dans la frêle lueur de la chambre, émanant de la proximité de la silhouette avec les fissures de l'ancienne fenêtre, que ses yeux étaient froids, hagards, et sa face impassible, comme s'il elle ne le reconnaissait pas, ou pire, qu'elle le haïssait.

Elle ouvrit la fenêtre, et s'en approcha davantage. Un souffle glacé s'engouffra dans la chambre, avec lui une sensation de fatalité, de menace et d'impuissance. Soupçonnant ce qu'elle s'apprêtait à faire, Tom supplia : Non, attends, Natalie !

Ce n'est qu'à ce moment qu'elle s'approcha de lui, à pas imperceptibles, rapides et calculés, lancée comme une furie. Elle leva lentement la main et pointa du doigt le côté droit du lit, ne quittant pas Tom des yeux. Comment ! Il était fou, il était perdu. Ce qu'il voyait était-il réel ? A son côté gisait le corps givré et inerte de sa femme, à sa gauche le sosie, silhouette flottante, coquette et muette.

- Je ne comprends pas ! murmura Tom d'une voix tremblante. Qu'est-ce qui arrive à ma femme ?

Mais la silhouette avait disparu.

Tom eut beau résister au sommeil, au petit matin, il ne put tenir davantage, et s'endormit avant de pouvoir connaitre la suite de l'aventure nocturne de Natalie. Ainsi, ce n'est qu'un cadavre qui git à ses côtés chaque nuit, l'âme déserte-t-elle le corps de sa femme, allant à la conquête de merveilles mystérieuses et illicites ? Il devait comprendre.

Vers 10 heures, lorsqu'il se réveilla soudain, aveuglé par les rayons du soleil, Natalie n'était pas au lit. Il entendit le jet d'eau dans la douche et soupira de soulagement. Il perçut un reflet sur sa table de chevet à elle : en s'approchant, il découvrit la fameuse bague adorée par sa femme. Une pensée traversa subitement son esprit, et il saisit l'objet, méfiant. A l'intérieur du bijou, il crut lire quelque chose qui s'effaça rapidement :

N'as-tu donc pas compris ?

Elle est tienne le jour, à moi la nuit

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M. Iraje · il y a
Un conte oriental, teinté d'occultisme, qui ne manque pas d'air, le troisième jour ...
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Ozias Eleke · il y a
Très belle plume Manal. J'ai aimé.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Eric diokel Ngom · il y a
beaucoup apprécié.. un texte original et bien structuré. Merci de me soutenir https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
Merci

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DEBA WANDJI · il y a
J'ai adoré, Manal!

Je vous accorde ma voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo Manal, j'adore votre style! Très beau, vous avez ma voix!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Manon Despres · il y a
Une très belle oeuvre. Ma voix!
Je vous invite à découvrir mon texte:https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-mystere-eternel
Merci!

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Mabe01 · il y a
Une histoire originale qui donne quelques frissons ! C'est agréable à lire et fluide ! Vous avez une belle plume et je regrette d'être arrivée trop tard pour voter. Je vais m'abonner ! Comme ça, la prochaine fois que vous publierez pour un concours, je serai au rendez-vous !
Si jamais vous aimez les mystères, je vous invite sur le pacte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-pacte-11
À plus tard sur nos écrits peut-être !

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Manal T. · il y a
C'est très gentil :)
Hâte de vous lire et relire..

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Utilisateur désactivé · il y a
mes voies
svp votes pour moi !!!

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Nelson Monge · il y a
Belle histoire que j'avais manquée lors de sa publication. Dommage !
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Manal T. · il y a
Une prochaine fois alors !
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Marie F. · il y a
J'ai tout simplement adoré votre histoire! Elle est très bien menée et tient en haleine jusqu'à sa chute. Et même après, on se pose des questions sur ce que Tom va faire! Merci pour ce texte très bien écrit!
Si le coeur vous en dit, mon histoire Une lueur dans la nuit est en lice pour le prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-lueur-dans-la-nuit-1
Je vous souhaite une excellente journée!

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Manal T. · il y a
Merci beaucoup Marie !