Le troisième hémisphère

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" Il est des sourires qui ne savent qu'avouer la tristesse du coeur " Jean-Raymond Boudou  [+]

Jack reprit un whisky et deux aspirines. Il doutait de l’efficacité du traitement, mais il n’avait rien d’autre sous la main. Tout a commencé lorsque son patron lui annonça que ses résultats n’étaient pas à la hauteur des ambitions de l’entreprise. Il semblait réellement affecté de lui signifier son licenciement, et lui souhaita bonne chance pour la suite. La suite, quelle suite ? À cinquante cinq ans, il la connaissait. Chômage, RSA et retraite misérable. Il vivait seul depuis que sa compagne l’eut quitté pour vivre avec son médecin traitant, qui était le sien également. La période actuelle n’était pas favorable à Jack, son horoscope l’avait pourtant prévenu, mais il avait du mal à encaisser ce double coup de massue.

Il était convaincu que ce double choc était la cause de ce dérèglement mental. Il avait lu une multitude de bouquins sur le fonctionnement du cerveau humain. Il était incollable sur le sujet, l’encéphale, le cortex, le rôle des différents lobes constituant les deux hémisphères cérébraux, le réseau d’échange d’informations avec ses cent milliards de neurones, les synapses... Et il ne comprenait toujours pas pourquoi il faisait ça. Ses deux hémisphères avaient toujours donné satisfaction jusque-là. Il en conclut qu’il y avait autre chose, ailleurs, dans une autre dimension. Un troisième hémisphère cérébral, de l’autre côté. Le côté sombre. Caché dans l’ombre de ses deux frères à l’esprit sain dans un corps sain. Il était là depuis toujours, attendant le moment propice. Et c’était arrivé, ses frangins n’étant plus qu’un ramassis de neurones asséchés, il put enfin s’imposer. C’était là la théorie de Jack. Il lui a donné un nom à ce sombre hémisphère, Lucifer.

La première fois, trois mois après son licenciement, il put résister à Lucifer au prix d’un effort surhumain. À deux doigts de commettre son méfait, dans un éclair de lucidité, il avait rebroussé chemin. Mais comment lui résister lorsqu’il prend totalement le contrôle ? Quelques jours après, au carrefour de la place Robert Verdier, Jack l’avait fait avec une terrible froideur. Poursuivi, il avait pu s’échapper in extremis en se cachant sous un porche de la rue Darwin. Le lendemain, il recommença. Et le surlendemain, et les jours qui suivirent, sans cesse. Son arme de prédilection était l’arbalète. Il en avait plusieurs modèles, avec des portées plus ou moins longues. Devenu très adroit, il pouvait atteindre sa cible à une distance de cent mètres. La police était sur les dents, mais n’avait toujours pas pu mettre la main sur ce fou furieux.

L’histoire de Jack connu une triste fin. Un piège lui fut tendu un matin de novembre. Dix gardiens de la paix servirent d’appât, protégés par deux brigades de police mobile. Lorsque la flèche atteignit sa cible, il fut plaqué au sol et menotté sans ménagement. Jack n’était plus que l’ombre de Lucifer. Dans les annales de la police, jamais il ne fut dénombré autant de victimes. Toutes appartenaient à la grande famille de la police. Cent vingt-sept au total, un carnage, sur une période de six mois.

La technique de l’arbalète était parfaite. Il fallait viser à dix centimètres au-dessus du képi, ni plus, ni moins. La coiffe policière transpercée était ramenée vers Lucifer en quelques secondes à l’aide du filin accroché à la flèche, ni vu ni connu. Cent vingt-six képis furent trouvés chez Jack, tous troués et inutilisables. Le cent vingt-septième fut oublié sur le trottoir. Lucifer fut interné avec Jack en centre psychiatrique en compagnie, parait-il, de quelques-unes de ses victimes n’ayant pas surmonté le traumatisme.
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