Le Tribunal des abandonnés

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Image de 2018
La pluie redoublait de violence lorsqu’il arriva enfin devant la petite maison isolée. Il était exténué, les éléments semblaient s’acharner sur son pauvre sort, inlassablement. Même si son calvaire était mérité, il s’efforçait de se rassurer, de se dire que d’autres l’avaient fait avant lui, qu’il n’y avait pas eu mort d’homme. Malgré tout, depuis quelques heures, il sentait peser en lui une culpabilité grandissante.
L’homme se trouvait devant une vieille bâtisse en pierres, le mortier qui les reliait était fissuré à de nombreux endroits et servait de guide au ruissellement de la pluie. Il frappa de son poing l’épaisse porte humide ; le son mou qui s’en dégagea provoqua un remue-ménage à l’intérieur.
La porte s’ouvrit subitement et illumina d’un orange rassurant le paysage ténébreux dans lequel baignait la scène. L’homme sursauta et fit un pas en arrière. Une petite femme âgée apparut dans l’encadrement en bois:
— Ah ! C’est vous... s’exprima-t-elle. Elle avait un visage ridé disgracieux avec un nez épaté qui finissait en une petite pointe rougie. Sa voix était imbibée d’une odeur de tabac froid, mêlé à celle d’une liqueur de poire.
L’homme la regarda étonné.
— Heu... Je... Je ne vous connais pas Madame ! Je... Ma voiture est tombée en panne sur l’autoroute et j’ai besoin d’emprunter votre téléphone, le mien ne fonctionne plus.
La femme esquissa un léger sourire, se retourna et tout en se dirigeant vers son fourneau, lança:
— Oui, oui, je sais... Rentrez donc ! Vous allez faire fuir mes chats !
L’homme n’y comprenait rien. Il avança machinalement et referma la porte derrière lui. Il était sûr et certain de n’avoir jamais croisé cette bonne femme et encore moins de s’être arrêté dans ce petit hameau perdu au beau milieu de nulle part. La forte odeur d’alcool qui se dégageait de cette personne devait sûrement expliquer ses absurdités !
Il reprit un instant ses esprits et remarqua l’incroyable quantité de chats qui vivaient dans cette étrange petite cuisine. À quelque endroit où il déposait son regard, il en voyait: des blancs, des noirs, des roux, des zébrés, des petits, des grassouillets, des sans-poils et des touffus. Ils jouaient, miaulaient, se battaient, s’étiraient, mangeaient et dormaient, il y en avait même un qui se balançait, suspendu à l’unique lampe de la cuisine.
Un jeune chat s’approcha de sa jambe, la renifla et se mit à feuler à son encontre. L’homme se déplaça en direction d’une chaise quand, le chat perché sur la lampe, lui feula également dessus, puis poussa un long grognement rauque tout en le suivant du regard. La vieille femme gloussa et se retourna. Elle toisa l’homme de sa petite hauteur et lui dit:
— Ah ! C’est pas bon signe pour vous ça... Vous savez, nos odeurs n’ont aucun secret pour eux, on ne peut rien leur cacher. Elle se mit à rire plus fort, mais s’étouffa avec sa salive, s’en suivit une longue quinte de toux graveleuse qui fit grimacer de dégoût l’individu.
— Comment ça ? Je ne comprends rien à ce que vous dites Madame ! Avez-vous un téléphone, oui ou non ? J’ai besoin d’un garagiste, mais si je vous importune, il faut me le dire !
Il était conscient qu’il venait de s’emporter et regagna son calme prestement. Il n’avait pas pour habitude de s’énerver, mais il n’avait pas non plus par habitude de faire ce qu’il avait fait quelques heures plus tôt. Son coeur se pinça à cette pensée et un frisson parcourut son corps.
C’est à ce moment qu’un énorme coup de tonnerre fit trembler les murs. Tous les chats se mirent à grogner, cracher, un brouhaha assourdissant rempli en une seconde la petite pièce. L’homme resta figé, abasourdi. Les félins se manifestèrent ainsi une longue minute puis le calme se fit de nouveau et chacun reprit son activité.
— Ah, nous y voilà ! s’exclama-t-elle.
— Que... Que voulez-vous dire, Madame ? demanda l’homme, de plus en plus paniqué.
— Le téléphone se trouve dans la pièce au bout du couloir, porte rouge. Bonne chance ! Elle gloussa de nouveau puis saisit la cuillère en bois avec laquelle était en train de jouer un petit chaton tigré.
L’homme voulait en finir, il accepta l’étrange situation et ne dit mot. Il se dirigea alors vers le couloir qui se trouvait derrière lui. Il marcha à pas léger et se retrouva devant la porte indiquée. Il remarqua que son coeur battait à un rythme inhabituel, la situation le mettait dans un stress important. Il inspira profondément pour se calmer et nota une puissante odeur qui se dégageait de la porte devant laquelle il s’était stoppé: c’était comme une odeur de sang. Il secoua sa tête pour écarter de nouvelles pensées et saisit la poignée d’un geste assuré.
L’homme pénétra dans une pièce obscure, seul l’éclairage provenant du couloir illumina une mince partie devant lui et laissa apparaître une petite structure verticale en bois. Il s’en approcha prudemment. Il sentit dans cet endroit quelque chose de vivant. On reniflait, respirait, crachait de nouveau. S’agissait-il encore de chats ? La vieille en gardait peut-être encore dans les autres pièces de sa maison. L’odeur de sang se fit plus forte, elle se mélangeait avec une autre tout aussi puissante, qu’il avait du mal à définir, mais qui était clairement animale. Il frémit et décida de faire machine arrière. Au diable le téléphone, il voulait à présent quitter cet endroit, et au plus vite !
Il sentit alors un vif courant d’air qui referma net l’ouverture derrière lui. Il cria, stupéfait de se retrouver dans cette épaisse noirceur, et saisit la petite rambarde, qui vacilla.
Comme par magie, une grosse lampe s’alluma au-dessus de lui, puis, quelques instants plus tard, plusieurs autres illuminèrent la totalité du lieu. L’homme n’en crut pas ses yeux. Son coeur s’arrêta un instant. Il se trouvait dans une vieille grange à la dimension formidable, et, devant lui, se trouvait une multitude impressionnante d’animaux. Ils étaient répartis sur différents niveaux d’une large tribune en vieux chêne. Il y avait là des chats encore, puis une quantité importante de chiens, toutes races confondues, des lapins, une dizaine de furets, des cochons d’Inde, des serpents, et une ribambelle d’autres espèces qu’il aurait eu du mal à nommer précisément.
Tous l’observaient dans le plus grand calme. Tous ces animaux faisaient preuve d’une maîtrise de soi exemplaire. Il resta bouche bée devant ce spectacle ahurissant. Qu’était-il en train de se passer ? Pourquoi semblait-il attendu par tous les occupants de cette maison ? Il inspira doucement pour ne pas déranger le lourd silence qui régnait, puis faillit s’étrangler : il vit s’avancer vers lui, le regard dur, l’animal qu’il avait attaché puis abandonné, plus tôt, sur une aire d’autoroute.
C’était un petit chien au pelage roux, qui était suivi par deux dobermans au regard perçant et à l’allure féroce. L’homme tressaillit. Il tituba et s’agrippa à la barre ; son regard se posa alors sur celle-ci. Il s’arrêta un instant, puis, leva ensuite les yeux sur l’extraordinaire assistance qui le dévisageait. C’est alors qu’il comprit. Tous ces animaux étaient réunis ce soir, face à lui, pour le juger. Il sentit une vague d’émotions l’envahir. Il inclina sa tête et libéra enfin le poids de sa culpabilité en de lourdes larmes qui coulèrent le long de ses joues glabres. Il murmura:
— Pardonne-moi mon Lulu, pardonne-moi... Pardonne-nous, pitié ! Il s’effondra au sol et la fin de ses paroles s’étouffa dans ses sanglots.
Le petit Shetland, satisfait, s’approcha de son ancien maître et le renifla au sommet de son crâne. Tous les animaux attendaient l’avis décisif de leur compagnon d’infortune, seul témoin de l’acte de cet homme. Les deux dobermans étaient aux aguets, prêts à s’élancer sur ce pauvre amas frémissant. Le chien renifla de nouveau le crâne puis, sans hésitation, se retourna et regagna l’imposante structure.
— Pardon... murmura une dernière fois le coupable.
Soudain, toutes les lumières s’éteignirent, et, dans cette nuit à présent silencieuse, un puissant cri de douleur éclata.

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