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Le travail

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Julie.b

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J’étais fatigué depuis des semaines. Cela se manifestait toujours à la même heure, vers 16h30. Une main invisible me prenait par la nuque et tentait de m’aplatir au sol. J’essayais d’identifier la sensation, de me la figurer : des jambes molles, des épaules lourdes, un casque de plomb posé sur le crâne. Je traversais la fin de la journée de cette manière, rentrant chez moi sans profiter du temps libre qui m’était enfin accordé.
J’ai fini par aller voir le médecin. Il m’a prescrit une batterie de prises de sang. Je suis allé au cabinet d’analyses, un infirmier aimable a rempli 3 ou 4 petites fioles de mon sang. Pourquoi vous demande-t-on ces analyses ? M’a-t-il demandé alors que je rebaissais ma manche. Fatigue généralisée, j’ai dit.
Deux semaines après, j’ai revu le médecin. Il était jeune et plutôt sympathique, très avenant. Il a déplié les 3 feuilles de résultats et les a rapidement parcourues des yeux.

Je ne vois rien... ok, ok, ok, répétait-il en sautant d’une ligne à l’autre. Votre alimentation a l’air très saine, d’après les analyses. Vous faites du sport ? Il me parlait sans lever les yeux.

Très peu, par manque de temps.

Il a saisi un stylo et l’a manipulé de ses deux mains.

Essayez de trouver le temps, c’est important... Là, un regard amical au dessus de sa feuille de résultats.

Vous dormez bien ?

Pas trop, non... je me réveille souvent dans la nuit.

Je vois. Ça fait longtemps ?

Oh oui ! Depuis.... des années.

Lorsque vous vous réveillez le matin, est-ce que vous vous sentez reposé ?

Non, je ne peux pas dire ça... Ceci dit, depuis quelques semaines, j’ai beaucoup moins de travail, et je dors mieux, c’est vrai.

En disant ça, je réalisai soudain que je n’avais pas encore parlé de cet aspect des choses avec lui.

Ah, vous travaillez ?

Oui.

Silence très court.

Depuis quand ?

Euh, je dirais... depuis 20, 25 ans.

Il a levé sa tête et posé son stylo. Je savais, nous savions tous les deux que ces gestes étaient effectués à chaque fois qu’il abordait cette question avec ses patients.

Vous avez commencé jeune... Vous travaillez beaucoup ?

Euh, pas énormément non plus...

Combien d’heures par jour ?

Ça dépend – j’imagine aussi qu’il avait appris à déceler la part de mauvaise foi de ses patients. Parfois seulement deux, parfois jusqu’à 8.

Ah, ok. Et là, vous me dites que quand vous travaillez moins, vous dormez mieux ?

Oui, c’est vrai...

Avez-vous eu, ces derniers jours, ces coups de fatigue dont vous me parliez ?

Non, absolument pas...

Il souriait de manière bienveillante : non, il ne me jugeait pas, il voulait m’aider. Et je voulais qu’il comprenne que ça, je l’avais bien compris. J’ai souri, comme pour dire : « je sais bien... » et j’attendais la suite. Il a repris son stylo.

Vous avez déjà pensé à vous faire aider pour arrêter ?

Oui, enfin... non, pas encore. J’y pense...

Oui, ça aussi, c’est important. Il existe aujourd’hui des méthodes assez efficaces : l’hypnothérapie, l’acupuncture... beaucoup de mes patients qui ont essayé ont réussi a arrêter le travail comme ça, du jour au lendemain.

Vous pensez que ma fatigue est due au travail ?

Eh bien, je ne vois rien sur les analyses, vous me dites que depuis que vous travaillez moins, vous vous sentez mieux... ça me semble logique... en tout cas, vous devriez essayer, quoi qu’il en soit, non ?

Oui, oui (petit rire de ma part). C’est certain, on y pense toujours, et on repousse...

Je pense que le moment est venu d’essayer... D’autant plus que vous êtes encore jeune. Vous avez plus de chance de ne pas avoir de souci lié au travail ! Vous savez, il y a environ 1000 morts par an en France dues au travail, ce n’est pas rien... je sais bien, je fais donneur de leçon comme ça...

Non, non, je comprends...

Tout ceci peut être évité facilement. Pensez-y. Vous avez des enfants ?

Oui, deux.

Je demande ça car les enfants de travailleurs ont plus de chance de travailler plus tard...

Oui, oui, je sais bien... j’essaye de ne pas travailler devant mes enfants, mais...

Ils le voient quand même, vous savez...

Oui, je sais, ils sont redoutables !

Nous avons ri tous les deux.

Je suis parti en le remerciant pour tous ses bons conseils. Comme souvent dans ces cas là, en sortant du cabinet, j’ai marché sur le trottoir regonflé à bloc, rempli d’un souffle nouveau : je ferais du sport, j’arrêterais le travail, je profiterais de mes enfants, je pourrais enfin jouer au foot avec eux, ce qui m’était à ce jour bien évidemment impossible. Une nouvelle journée commençait, pleine de promesses : je déjeunerais à la brasserie à côté de chez moi en feuilletant la presse régionale, et au lieu de prendre le bus 64 qui m’amenait au travail, je prendrais mon vélo pour remonter le canal qui court jusqu’au bois. J’irais chercher les enfants et passerais l’après-midi avec eux. J’avais au moins trois heures de libre avant la sortie de l’école.
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