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Le train

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Sully Holt

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Tiens ma main. Tiens-la bien, ne la lâche pas.

À deux on est plus forts. Je te l’ai toujours dit, n’est-ce pas ?

Tu souris. Tu sais que j’ai raison.

Agrippe mes doigts. Accroche-toi.

Regarde droit devant toi. Les arbres défilent et c’est effrayant, mais le train n’est pas aussi rapide qu’on pourrait le croire. C’est juste une illusion. Nous ne ferons pas comme les autres. Nous ne nous laisserons pas emmener Dieu sait où pour y mourir.

Ne regarde pas nos compagnons de misère. Ne grave pas leurs traits dans ton esprit. Ils cesseront d’exister quand nous les aurons abandonné derrière nous. Nous n’avons pas besoin d’eux, de toute façon. Apathiques, désespérés, ils ont déjà renoncé. Pas nous. Nous, nous allons nous battre. Nous allons nous échapper. Retrouver l’odeur du sud, regagner notre cher littoral, là où nous sommes nés, là où le ciel rejoint la mer. Souviens-toi comme c’est beau. Comme c’est bon quand tu t’allonges près de l’eau, un livre dans les mains, la tête sur mes genoux, avec les odeurs des pins autour de nous...

Approche-toi de la lucarne, juste ici. Respire l’air frais au travers. C’est par là qu’il faudra passer, tu vois ?

Non, n’aies pas peur. Ne pleure pas. Ne les regarde pas. Appuie-toi sur moi. Oui, comme ça. Ne tremble plus. Ferme les yeux et rappelle-toi la chaleur. Rappelle-toi la lumière lorsqu’elle plonge dans l’eau satinée, comme si le soleil baignait son ventre brûlant dans l’écume bleutée de la Méditerrannée. Ça y est, tu souris.

Alors maintenant, écoute : quand tu auras touché le sol, tu courras. Plus vite que tu n’as jamais couru de ta vie. Si vite qu’ils ne pourront jamais te rattraper. Tu te souviens de nos courses effrénées sur la plage quand nous rivalisions de vitesse et poursuivions le vent par-dessus les rochers ? Tu rivaliseras avec la mort de la même façon. Tu ne regarderas pas en arrière. Tu ne me chercheras pas. Je serai toujours derrière toi mais il faudra voler sur le chemin sans jamais t’arrêter.

Écoute encore : je veux que tu t’enfonces dans les bois aussi loin que tu le pourras. Je veux que tu abandonnes villes et villages derrière toi, que tu évites les gens. Je veux que tu avances sans te soucier des autres, sans te soucier de moi, jusqu’à ce que tu sois sauf. Que tu t’échappes pour être libre. Que ce soit la seule chose qui te motive. Promets-moi que tu le feras.

Le train ralentit déjà. C’est le moment.

Approche-toi du bord. Je te tiens. Je te guide. Passe ta tête puis tes épaules. C’est bon, tu y es presque. Non, ne recule pas. Ne t’inquiète pas pour moi, bien sûr que cette lucarne est assez grande pour moi. Je te l’ai dit, je serai toujours avec toi.

Je t’aime. Papa t’aime.

Saute.
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