Le touriste #1

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Baptême dans la BD, confirmation dans l'écriture, en attente d'une canonisation pour l'ensemble de mon œuvre. http://clementpaquis.com/ @clementpaquis  [+]

Ça faisait pas bien longtemps que je bossais au CERN. J'y travaillais comme technicien de surface. Comprenez « balayeur ». De nos jours, on enrobe tous les métiers de merde de locutions sophistiquées histoire de flatter la vanité des pauvres diables qui les exercent. Comme si l'orgueil, un ego boursouflé, pouvaient compenser la misère d'une tâche ingrate. Donc, j'étais balayeur. J'aime mieux le dire comme ça. C'est plus honnête et ça ressemble plus au boulot que je me coltinais toute la journée. C'était une tâche répétitrice et monotone mais rémunératrice car les gens du CERN ne manquaient pas de moyens. Du reste, je vivais chichement. Célibataire, sans enfants et sans volonté d'en avoir, j'avais peu de frais. Je mangeais simple, fumait une fois la semaine un tabac à pipe bon marché mais malgré tout savoureux que j'obtenais détaxé grâce à un ami Suisse qui travaillait avec moi. Bref, pour un contemplatif de mon acabit, c'était une bonne petite vie de traîne-savate que j'avais là, et elle me convenait parfaitement.

Une fois par semaine, j'allais au restaurant. Je déjeunais en compagnie d'un bouquin. Je m'étais mis en tête de m'avaler la totalité de Rougons-Macquart de Zola. Et dans l'ordre chronologique s'il vous plaît ! Alors d'un mois à l'autre, je déjeunais en compagnie de Nana, de Lantier, de Gervaise ou de Denise. J'aime le XIXè siècle. Leur putain de façon de parler, leur vocabulaire, comme s'ils étaient tous accrochés aux pages d'un dictionnaire, ça me botte pas mal. J'y trouve tellement plus de gueule que le sabir dégueulasse de notre époque, où chaque phrase est ponctuée d'une insulte sur les mères ou les morts. Ça fait réac de dire ça, je sais. Mais c'est bien ce que je suis, un réac. Alors ça ne me dérange pas qu'on le pense de moi. Être réac, si on en croit la définition du dictionnaire, ce truc plein de mots que personne ne lit, c'est vouloir un retour à un ordre moral et politique antérieur. Ben voilà, c'est moi tout craché, ça. J'aimerais bien retourner à l'époque de ma jeunesse, où les plus petits villages de France étaient plein de boutiques et de bistrots, où un million de chômeurs était considéré comme catastrophique, où on ne risquait pas sa peau pour un regard ou une cigarette refusée, où il n'était pas exceptionnel de voir un papillon, une sauterelle où un scarabée en pleine campagne. ‘Voyez bien que ce genre de rétrospection réactionnaire, c'est loin d'être un genre de nostalgie du régime de Pétain. Faut pas charrier, quoi.

Mais je n'ai pas fait les présentations ! Je m'appelle Achille. C'est moi qui me suis choisis ce prénom. Mes vieux, imbibés de séries américaines, m'avaient baptisé Brandon. On n'a pas idée de donner un nom pareil à son gamin ! Comme si la vie n'était pas déjà suffisamment difficile pour qu'il faille que je la démarre avec pareil blase de plouc. Alors dès que j'ai été majeur, j'ai demandé à changer de prénom et ça m'a été accordé. J'ai choisi Achille parce que ce type avait des couilles en béton armée, suffit de voir la dérouillée qu'il a mit aux Troyens avec ses myrmidons. Et puis je dois bien vous dire que mon patronyme, ça m'a aidé pour ce qui est du choix. Car je m'appelle Legrec. Imaginez l'inscription sur ma pierre tombale quand j'aurai passé l'arme à gauche. Ci-gît Achille Legrec. Ça en jette, non ?

L'histoire a commencé un soir que j'écoutais aux portes. C'est ça mon défaut, je suis un gros curieux. J'aime savoir ce qui se trame derrière les portes fermées, ce qui se dit lorsque ça parle à voix basse. J'aime être dans la confidence, et comme c'est pas demain qu'on décidera d'initier les balayeurs aux secrets qui circulent dans un endroit pareil, alors je me sers en collant mon oreille aux murs. Le topo, c'est qu'ils ont inventé une machine à explorer le temps. Comme dans le bouquin de H.G Wells, pareil ! Je le sais parce que j'étais là, l'autre soir, quand ils ont fait revenir l'équipe qu'ils avaient envoyé au 18e siècle. J'ai su les détails par Dédé qui a été pistonné comme agent de sécurité par son beau-frère qui lui est en charge du projet. En gros, ils ont balancé deux types là-bas, dans une forêt d'Auvergne en plein 18e siècle*, histoire de voir si tout fonctionnait comme il faut. Les deux gars sont revenus et ça a picolé du champagne toute la soirée pour fêter « la découverte du siècle », comme ils disaient. Le même soir, un des deux voyageurs temporel m'a fait une confidence alors qu'il faisait copieusement pleurer le colosse à mes côtés, pensant sans doute que je ne comprendrais pas de quoi il me parlait. Il a dit « C'te machine, un enfant pourrait s'en servir, hips ».

Il disait vrai.

Je me suis faufilé un jour que j'étais chargé de l'entretien de la pièce. Y'avait juste un vigile planté là, et qui semblait absorbé par ses sudokus et son gobelet de mocaccino. J'me suis glissé à l'intérieur de la cabine, et j'ai vu. En effet, ça semblait facile. Un écran, un clavier « destination/retour », ça avait l'air abordable même pour un type comme moi. J'ai tapé l'année 1875. J'avais préparé mon coup et j'avais des billets plein les poches. Des coupures d'époque de cinq et de cent francs, et des pièces aussi. J'avais dégoté un lot dans une vente aux enchères. Ils valaient pas bien cher pour un numismate parce qu'ils étaient dans un sale état, déchirés et il manquait parfois les coins, mais ça ressemblait à des billets, ni plus ni moins. Des billets qu'auraient traîné dans des poches sales et qui seraient usés, mais quoi de plus normal pour un billet de banque? J'en avais pour pas loin de cinq mille francs dans la poche, de quoi passer de confortables vacances à mon époque préférée. Je comptais revenir à peine une seconde après mon départ, l'avantage de maîtriser le temps, ni vu ni connu. Le vigile ne se serait même pas aperçu que j'étais parti. Tout se passerait comme sur des roulettes, je pensais.
Je me trompais.



*Lire, "Big Worm", du même auteur.
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Les Histoires de RAC · il y a
Un personnage bien campé et une ambiance qui se met en place... m'en vais lire la suite ♫
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Eh ben voilà, j'ai envie de lire Touriste #2. C'est malin, je n'ai pas le temps je lirai plus tard, mais je vais déamarrer ma journée avec cette frustration. Merci, non mais merci...
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Caroline R · il y a
Très impatiente de lire le #2 de cette nouvelle qui nous tient en haleine jusqu'au bout et suscite notre curiosité!
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Natalia Vonsovitch · il y a
La suite ! La suite !
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Randolph B. · il y a
J'aime l'air cool et le langage mixte du narrateur, l'histoire elle-même se lit bien volontiers. Vivement le #2 !

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