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Le tour du parc

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Albert

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Son esprit fonctionne à deux cent à l’heure, comme chaque fois qu’il courre dans les allées du Parc. Il connaît le parcours dans ses moindres détails, chaque difficulté, chaque virage, chaque racine qui dépasse. Ses foulées sont régulières, le claquement de ses chaussures sur le bitume lui donne le tempo, sa course est automatique, ses pensées s’envolent....
Il se repasse en mémoire les évènements de ces derniers jours et revoit les clichés. Pourquoi cette idée ? À quoi répond cette impérative nécessité de se prendre en photo chaque matin ? Et pourquoi faire ? S’il arrive à tenir son challenge, il aura accumulé quelque trois cent soixante-cinq autoportraits de vingt par vingt. À la moitié de l’expérience, le tas d’épreuves est déjà fort conséquent. Le classeur rouge dans lequel il range ses photos est au bord de l’explosion. Comme lui.
Depuis six mois déjà, depuis son quarante neuvième anniversaire, chaque matin, il accomplit le même rituel. Il se lève, et avant de s’habiller, avant de prendre son café, où avant de passer sous la douche, il se dirige immuablement vers la pièce qui lui sert de bureau. L’appareil numérique est là qui l’attend face à sa table de travail, planté droit sur son trépied. Il s’approche, met l’engin sous tension et enclenche le retardateur. Pendant que le compte à rebours égrène les secondes, mécaniquement il va prendre place, à sa place. Il va s’asseoir dans le fauteuil et fixe l’objectif. Il attend, essayant de donner à son visage un air le plus neutre possible. Le boîtier métallique émet quatre brefs petits sons stridents, puis un cinquième plus long. Son visage est dans la boîte. Il se lève, contourne le bureau, fait pivoter le commutateur de l’appareil photo sur la position off. Le boîtier peut se rendormir, jusqu’à demain.
Il va faire chauffer son café et peut maintenant entamer une nouvelle journée.
J’ai bientôt cinquante ans, plus de temps à perdre, se dit-il, alors que défilent sur l’écran de l’ordinateur les clichés qu’il a déjà pris. Certains de ses portraits lui renvoient l’image d’un homme fatigué, usé, sur d’autres, il lui semble découvrir un inconnu qui a probablement passé une nuit blanche, sur d’autres encore, plus rare, trop rare, il est souriant, et se trouve même un certain charme.
Chaque fois qu’il appuie sur le retardateur, il espère retrouver un peu de celui qu’il a perdu, pourtant, sur aucun de ces clichés, il ne retrouve celui qu’il aurait aimé être, celui qui, tout au fond de lui, existe encore, un petit peu.
Son bol de café brûlant entre les mains, il se demande une fois de plus, à quoi lui sert de s’imposer cette contrainte, à quoi peuvent bien servir toutes ces photos. Il reste encore cent soixante-dix-sept jours avant son anniversaire, cent soixante-dix-sept portraits à se tirer.
Il passe et repasse en boucle les mille facettes de son apparence, accélérant à chaque fois le défilement sur l’écran de son Macbook. Il aimerait voir surgir de ce flot de portraits une autre image, il espère apercevoir au milieu de ces clichés un visage qui le rassure.
Peut-être demain, se dit-il.
Peut- être que la photo de demain sera la bonne. Peut- être que la photo de demain sera celle qui éclaircira mon horizon, celle qui me permettra de me retrouver un peu, en paix avec moi-même.
Il faut absolument que cette overdose d’autoportraits me soit salutaire, que de me voir ainsi, assis sur le bord du temps qui passe, provoque un électrochoc.
Il faut, y’a qu’a ....,
Fait le donc pauvre cloche !!!
Il entend ses pieds frapper la terre du chemin, il revient à sa course, et essaye d’allonger la foulée. En passant près du chèvrefeuille, le parfum capiteux des fleurs du printemps s’empare de ses sens et l’enlace d’une douce torpeur. Il sent les battements de son cœur accélérer, il sent son souffle raccourcir. Il doit ralentir. Il faut qu’il reprenne son allure, Il faut qu’il retrouve le rythme qui lui permettra de boucler son tour dans le parc.
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