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Le tour du ciel en quatre vingt lunes

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Corinne Torrelli

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«Zut il fait soleil aujourd’hui, je sens que je vais passer ma journée tout seul», soupire fataliste Cumulus.

Ses joues rebondies de chérubin laissent échapper une brise pas assez forte pour déclencher la tempête. D’ailleurs il n’y est jamais parvenu même en se gonflant à éclater. Au mieux il rosit sans jamais devenir noir et menaçant comme son professeur de vent. Au fond il n’aime pas se mettre en colère et préfère siffloter insouciant, se baignant avec délectation dans un ciel bleu roi.

Parti tôt de chez ses parents afin de découvrir l’infini de l’univers en roulant sa bosse ouatée, de connaitre le coup de foudre et pleurer de bonheur en pluie fine, notre charmant nuage blanc vagabonde d’expériences en aventures, toujours émerveillé et curieux. De tout. D’une hirondelle à laquelle il offre un nid au creux de la plus confortable boucle de sa chevelure aérienne; d’un enfant à qui il redonne le sourire en prenant à la façon de Barbapapa – hup hup hup – la forme d’un cornet de glace à la chantilly; d’un gros ‘navion’ au radar en panne qui le suit tel l’étoile du berger pour se remettre dans son couloir et atterrir sans heurt.

Cumulus à son balcon adore regarder la Terre d’en haut. Pourtant il ne possède pas d’yeux hormis 2 ombres rondes au centre de son corps replet, qui ne se nourrit pourtant que d’oxygène. Cumulus s’enivre de la vanille des alizés lorsque son périple initiatique double le Tropique du Cancer. Pourtant il n’a pas de nez proéminent, juste quelques bombements ici ou là qui changent de forme et de place à loisir et captent l’air du temps. Eponge championne de la métamorphose. Cumulus en secret rêve de devenir un humain, un de ces bipèdes mystérieux qui court se mettre à l’abri dès qu’il entame sa céleste toilette en éclaboussant un peu. Ce réflexe bizarre, il l’avait remarqué, semble universel.

«Que l’on doit se sentir bien lové dans un kimono, un poncho ou un caftan. J’ai un peu honte d’être tout nu et puis je m’enrhume souvent dans les courants d’air, pris en sandwich entre Bora et Sirocco. Moi aussi j’aurais fière allure en costume 3 pièces et chapeau melon. Et ainsi paré, je pourrais moi aussi tomber amoureux, comme ils disent en bas. Où es-tu ma promise? Je viens te chercher». Accroché au croissant de lune, Cumulus goûte au repos mérité après les km aériens avalés et s’endort heureux comme d’habitude.

Au réveil, planant en compagnie d’un rapace, il l’aperçoit, Elle, si belle ornée d’un sari doré, penchée à une fenêtre en saillie du Palais des Vents. Oui c’est bien Elle, le rêve de cette nuit. «Je suis amoureux», s’écrit-il. Désirant admirer de plus près ses grands yeux en amande et la longue natte d’ébène qui tombe sur son épaule, Cumulus se cogne hélas à un dôme de verre protégeant la façade rosée de ce féérique Hawa Mahal. Sa nébuleuse condition l’empêche de toucher ne serait que d’un doigt cotonneux le monde des femmes et des hommes. Jamais n’avait-il essayé de descendre si bas, et pour cause, cela lui est interdit.

Cumulus aurait tant aimé jouer à cache-cache avec la jolie Sirima, glissant de niche en alcôve, s’engouffrant à travers la mosaïque de fenêtres pour réapparaître derrière elle, la caressant du regard avant de la surprendre gentiment, provoquant ainsi un éclat de rire plus vibrant que le tonnerre. Cette vision, cette scène, l’immatériel personnage joufflu ne peut que l’imaginer pour l’éternité. «Adieu Sirima, je t’emporte avec moi...».

Un peu moins heureux sans se l’avouer, mais toujours curieux et fataliste, notre ami poursuivit son tour du ciel en 80 lunes, l’objectif qu’il s’était fixé avant de rentrer au bercail, sa besace riche de souvenirs. Même s’il n’avait pas la chance d’avoir un cœur à écouter battre, il avait connu la douleur d’un chagrin d’amour, d’un idéal impossible. Ce sentiment l’avait rendu humain le temps de quelques pleurs lancés en gouttelettes de pluie. Au moins le coup de foudre, lui, il savait ce que c’était et il le raconterait à ses amis frileux restés là-bas. Tout le monde l’avait traité de fou à l’époque et avait tenté de le dissuader de son projet. Tenant bon, du coup il était parti dès l’aube. Aucun regret depuis, la bouche qu’il n’a pas ne conjugue ni la rancœur ni la rancune.

Avançant en âge et en maturité, le nuage globe-trotter s’aperçut un soir dans le miroir couchant de l’océan que ses tempes grisonnaient. Tout en gardant intacts sa liberté et son bon caractère, il était temps de rejoindre sa famille. 79 lunes s’étaient écoulées. Certes avait-il beaucoup manqué à ses parents mais l’apprentissage de l’école de l’univers en valait fichtre la peine, Cumulus en était convaincu. Toutes ces histoires fabuleuses qu’il allait leur conter demain. «Mes proches seront fiers».

Lune 80, le retour à la maison. Les protubérances en guise de pieds avaient parcouru la voûte des cieux en slalomant entre grande et petite ourses, sous un arc-en-ciel ou guidées par un rayon de soleil, aux 4 coins d’un monde qui – il pouvait le confirmer – était bien rond. Soudain Cumulus, accueilli en héros parmi les siens, tomba nez-à-nez avec Cirrus la fille des voisins, haute comme 3 pommes à son départ. Et la voici là, jeune fille élancée auréolée de longs cheveux de soie, telle l’apparition d’un sylphe ou d’une madone.

Fallait-il partir si loin pour découvrir un trésor si près? Avoir à portée de main 7 merveilles pour préférer la 8ème? Qu’importe puisque le bonheur est là maintenant, une belle vie à 2 pour des milliers de lunes à venir. Complices, les tourtereaux bombent le dos et joignent leurs bras, formant au milieu du ciel bleu profond un cœur de pureté. C’est le cadeau pour ces chers Terriens avec qui ils partagent la gaité. Un enfant gourmand lève les yeux et de surprise lâche son délicieux cornet de glace; un vieux aux mains noueuses comme du chêne réussit à applaudir sur son fauteuil; des amoureux seuls au monde s’embrassent sur un banc public sans prêter attention au spectacle céleste.

Chacun à sa place, sur terre comme au ciel, pour des siècles etc...

PRIX

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Zouzou · il y a
+5 pour votre ciel plein de mystère dévoilé !
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Vinvin · il y a
Une bien belle personnification et de l'imagination dans ce texte. Bravo !!!.
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Ginette Vijaya · il y a
Il s'en passe des choses dans le ciel au-dessus de nos têtes.. !
Belle histoire d'un univers plein de surprises. .

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Patrick Peronne · il y a
Rien que le titre, et mon vote vous était acquis. Bon, je vous connais un peu ayant lu déjà quelques unes de vos œuvres. Le texte est bon. Je confirme ma toute première impression.
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Keita L'optimiste · il y a
Je vote pour vous s'il vous plaît faîtes de même pour moi sur ce lien https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant votez
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Dominique Coste · il y a
Belle écriture !! Mes voix !
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Chantal Sourire · il y a
Une approche originale du sujet, je vote, Corelli !
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Dimaria Gbénou · il y a
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JACB · il y a
J'ai voyagé avec plaisir aux trousses de votre adorable cumulus...Pas banal un nuage aux tempes grises, pas banal non plus qu'il veuille poser sa ouate sur terre...C'est adorable et poétique.
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Merci et bonne chance à votre petit nuage aventurier CORELLI

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Doria Lescure · il y a
il s'en passe des choses dans les nuages...comme quoi, on ferait sans doute mieux de lever le nez, des fois qu'on distingue vos personnages, furtivement, entre deux nuages....Pour ce joli récit léger et plein de poésie chère Corelli, voici mes voix !
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