4
min

Le tombeau de Merlin

Image de Valérie Corvino

Valérie Corvino

6 lectures

0

Isabelle, était assise au coeur de la forêt de Paimpont, au centre d’un cercle de pierre, le dos appuyé sur la roche centrale, les yeux tournés vers le levant. C’était le tombeau de Merlin.
Dans sa main, elle serrait un bout de papier, des notes incompréhensibles mi-gaeliques, mi-magiques.
Elle avait recopié un passage du grimoire, un vieux livre à la couverture en cuir trouvé dans la bibliothèque de son grand-père, écrivain et spécialiste des légendes arthuriennes.
C’est plus tard, durant ses études de littérature médiévale qu’Isabelle avait compris la portée du texte.
A voix haute, elle relisait ce passage :

« Je suis né d’une vierge et d’un esprit du vent, et maintenant me voilà à jamais enserré sous une roche fendue au centre d’un cercle de pierres. Condamné pour l’éternité par une femme fée que j’ai tant aimée, et dans cette forêt de Bretagne qui m’a vu grandir et servir des rois.
Moi qui aimais la nature, qui pouvais me changer en tout être courant, rampant ou volant, je ne suis maintenant que l’ombre de moi-même.
Aujourd’hui, du fond de mon esplumoir, je vois vieillir le monde et passer les années et les siècles. La magie a quitté la terre d’en haut. Il n’y a plus d’enchanteurs, il n’y a plus de fées. Il n’y a plus de chevaliers et plus de quêtes. Tout semble aller trop vite, et les guides ne sont que faux prophètes et manipulateurs, ne voyant dans le destin de leurs disciples que leurs propres buts et leurs propres vanités.
Je n’ai plus écrit dans ce grimoire depuis des centaines d’années. Sont couchés en ses pages le récit de ma vie, la somme de mes sortilèges : les amours que j’ai rendues possibles, les destins que j’ai forgés et les monuments que j’ai construits ont fait de moi un être immortel dans la conscience humaine.
Moi, celui qui pouvait changer l’apparence d’Uther pour qu’il engendrât un roi de légende. Moi qui bâtis de mes mains et de ma magie les pierres suspendues du Wiltshire, qui fis sortir de terre le royaume de Camelot et qui choisis les chevaliers de la Table ronde, je n’ai plus le pouvoir de montrer au monde le chemin.
La dernière page de ce grimoire va me servir à cela, et même si les sorts qu’il contient ne peuvent être lancés que par des magiciens, je veux cette fois-ci être l’auteur de mon destin ! N’en déplaise à Maître Blaise qui y a fidèlement consigné ma vie jusqu’à ma sépulture, le sortilège que je vais y apposer me permettra de revenir parmi vous, et qui sait, de vous réunir autour d’un nouvel Arthur.
De la terre et du soleil naîtront les conditions de mon retour. Par deux êtres qui s’aiment, chacun dans une terre de Bretagne. Au même instant et dans le même rayon matinal, l’un devant l’autel du cercle de pierres et l’autre au-dessus de ma prison éternelle devront en appeler à la Terre pour que mon pouvoir vous revienne. »
C’était juste au-dessous que la formule était écrite, dans une couleur différente, rouge sombre, comme tracée dans le sang :
« Erbyn y ddaear, y gwynt a grym golau. Yr wyf am i dorri'r swyn a dychwelyd i Viviane byd am ail geni. »

Elle connaissait la formule par choeur. Elle répétait, répétait cette formule jusqu’à, elle ne savait pas quoi, exactement.
Sûrement qu’il ne se passerait rien mais elle voulait essayer.
Pour le moment, il ne se passait rien.

Autour de la tombe, la forêt était devenue plus sombre, on n’entendait plus ni les oiseaux ni même le vent. Tout était figé.
C’est à cet instant que le grimoire commença à bouger, ou plutôt à respirer. Petit à petit, il s’épaissit et s’alourdit de l’encre qui en garnissait les pages, une à une.
C’était donc vrai, c’était bien le livre de Merlin. Son dernier souhait de léguer au monde actuel ses connaissances était en train de prendre forme, là, sur ses genoux, en plein cœur de la forêt de Paimpont, où petite, avec son père, elle ramassait des champignons.
Le sortilège dura encore quelques minutes puis la forêt reprit ses droits. Autour d’elle, elle remarqua que de nombreux animaux s’étaient approchés. Elle se sentit soudain épiée par la nature. La faune murmurait autour d’elle, comme si le maître de la forêt était revenu d’entre les morts.
Elle regarda alentour. Elle ne savait pas ce qu’elle espérait voir : l’enchanteur lui-même, peut-être...
Elle resta assise là un long moment, à feuilleter l’ouvrage. Elle parcourut les formules et les incantations, jusqu’à ce qu’elle tombât sur un texte en forme d’oiseau.
Avec les notions de langue gaélique qu’elle possédait, elle comprit que le texte parlait de pouvoir écouter les oiseaux. Elle relut une fois de plus pour être sûre de ne pas faire une bêtise, puis elle prononça le sort à haute voix. Quand cela fut fait, elle attendit un instant puis écouta... écouta encore... mais rien, les chants ne changeaient pas, ils étaient toujours incompréhensibles.
Après tout, cela ne pouvait pas être aussi simple. Il y avait sans doute une autre chose à faire qu’elle n’avait pas comprise ; et puis elle n’était pas magicienne, elle se devait d’être prudente, plus prudente. Si ce livre était ce qu’il était, elle devait le cacher et apprendre à le maîtriser avant de faire n’importe quoi.
Elle décida de rentrer, enferma le précieux ouvrage dans son sac à dos et repartit vers sa voiture. Sur le chemin, elle se sentit observée, comme si quelqu’un la suivait, la regardait, l’épiait. Plusieurs fois, elle crut qu’on lui parlait ; elle se retourna, mais elle était seule. Elle avait beau connaître l’endroit, la forêt était sombre, pleine de bruissements, pleine de murmures.
Elle accéléra le pas. Plus que trois cent mètres et elle retrouverait son véhicule, garé sous les arbres. Plus elle avançait, moins elle avait l’impression d’être seule. Elle parcourut les derniers mètres en courant.
Quand elle arriva sur le parking, elle comprit... Des oiseaux, partout des oiseaux. Tous la regardaient. Elle ne put s’empêcher de revoir des scènes du film d’Hitchcock lui défiler en tête. C’est au moment où elle actionna l’ouverture centralisée qu’une rumeur enfla autour d’elle :
— Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Un grand corbeau noir vola jusqu’à elle et se posa sur le toit de sa voiture. Il la regarda :
— Pourquoi ?
Elle avait compris, ou du moins elle le croyait :
— Pourquoi quoi ?
— Pourquoi nous as-tu demandé de venir ?... Maintenant, tu es la maîtresse des oiseaux !
À cet instant, elle prit conscience que la dernière formule de Merlin, lui donnant le grimoire, pouvait être une formidable bénédiction ou un grand malheur. Elle rentra précipitamment dans sa voiture.
Plus elle roulait sur le chemin, plus elle entendait la rumeur enfler dans les arbres environnants : tous les oiseaux parlaient d’elle.
Pour ne plus les entendre, elle alluma la radio. La cacophonie et les mots incompréhensibles qui étaient diffusés sur toutes les stations lui firent soudain se rendre compte que toute magie avait un prix...
Elle ne comprenait plus le langage des hommes.
0

Vous aimerez aussi !

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Elle claque la petite porte et s'enfonce dans la nuit.Le village endormi, au creux des monts neigeux, semble un bijou doré dans un écrin soyeux.Dans la nuit silencieuse, les petites ...

Du même thème