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Le tisseur de brume

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Michel Allowin

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L’enfant, il l’avait arraché aux villageois. Un petiot maigrelet aux yeux immenses. Son regard luisait par éclairs, comme vif argent. De longs cheveux d’un noir charbonneux. Surgie de derrière l’église, la meute l’avait traîné jusqu’au milieu de la place.
Le forgeron venait de changer le fer de l’antérieure droite de sa jument. Il l’aidait à charger ses provisions – un sac de farine à galette, des lanières de viande séchée, du lard, quelques pommes. Projeté de mains en mains, le gamin était ballotté par les remous d’une rage froide. Aucune clameur. Tous savaient qui n’aurait plus jamais faim. Sans prêter attention aux fagots que l’on entassait à même la terre gelée, les yeux étrangement calmes fixèrent Aymeric Gyllead. Sous une pelisse de mouton, le jeune homme portait le cuir épais, rapiécé, des soudards. Au cou affleurait une cotte de maille. Sa minceur toute en tendons tutoyait la maigreur. Il dépassait la foule d’une tête.
Posséder un cheval de combat, cet heaume accroché au pommeau... cela est hors de portée du commun. Ainsi que dégainer d’un seul mouvement fine dague et épée de large lame. Tous reculèrent devant les phalanges noueuses cramponnées aux poignées des armes. Personne n’avait estimé utile de quérir chez soi un quelconque armement. Ce n’était qu’un enfant à haïr avant de l’immoler par le feu, après tout. Le soldat l’enveloppa de la pelisse, le prit en croupe, éperonna. Le temps de rassembler les chevaux disponibles, une poignée d’hommes endurcis partiraient en chasse. Tous braconniers accoutumés aux causses de la contrée.

Lo rajal del gorp. La source du corbeau, dans la langue ironique des paysans rouergats. Car ne poussaient sur la lande rase que des arbres rabougris et d’immenses rochers aux formes tortueuses. Ils firent halte sous une arche de rocs qui dominait le plateau. La jument avait longuement servi sous la lourde carcasse de son frère aîné, avant de porter le cadet. Son souffle s’était racorni après tant d’années à guerroyer contre les Anglais et leurs alliés. Ces marches forcées interminables. La violence de la mêlée soldatesque. La puanteur des charniers. Les hennissements de ses congénères, rendus fous furieux par les éperons qui tailladaient leurs flancs, les forçant à l’affrontement. Après une paire d’heures à galoper avec vaillance, le petit fardeau ajouté à celui du jeune maître avait commencé à raidir ses jarrets.
En contrebas de leur abri, neuf cavaliers cinglaient les encolures sous le pourpre du soleil couchant. Parmi eux, quatre gardes en livrée. Les villageois les plus hardis les avaient sollicités en passant près du manoir de leur seigneur.
L’œil sur eux, Aymeric affûtait le fil de chacune de ses lames. Épée. Dague. Le court poignard qui éventra plus d’un adversaire. Nobliau de peu de biens, il n’avait pu s’offrir de quoi caparaçonner de métal sa haute stature et une jument. À la tête de quelques rudes paysans que la misère poussait à se battre comme des enragés, il était devenu franc-tueur. Esquivant lances, glaives et haches, ils taillaient les tendons des montures, projetant au sol de pitoyables scarabées d’acier. Ces hauts seigneurs bouffis de morgue finissaient égorgés tels des pourceaux, baptisant d’urine leurs chausses. Les combats se gagnent au ras de la boue, pas en joutant avec élégance dans une lice, le cimier orné de l’écharpe de soie d’une belle oisive.
Destinés à mourir tous deux avant la fin de la nuit. L’enfant à cause d’une haine locale, s’il ne fuyait. Lui, l’étranger, pour être intervenu. Ce tueur dégingandé n’avait jamais pu admettre la mort de l’enfance. Protéger les petits, les femmes, les aïeux : c’est ainsi qu’il pouvait s’assumer guerrier.
Gyllead donna au gamin les lanières de viande et trois pommes. Les frêles épaules portaient toujours la peau de mouton. Le jeune homme désigna une étroite sente, très escarpée, où les montures peineraient à progresser. La nuit venant dissimulerait sa fuite. Dodelinant de la tête, le garçon refusa l’invitation. Nulle trace de peur. Ses yeux pétillaient de malice. Le bretteur avait deux certitudes. Le gosse était muet. Ce n’était pas un demeuré. À sept, huit ans, ces rugueuses contrées apprennent ce qu’est la mort, reçue ou octroyée. Après avoir frôlé le bûcher, il avait conquis le droit de choisir son destin. Ils partagèrent en silence fruits et bœuf séché. La jument croqua une pomme. Il convient de combattre le ventre plein. Gyllead ajusta au plus près ses vêtements, se coiffa du heaume, passa les gantelets qui de son père avaient échu à son frère avant de lui revenir.
Les autres arrivaient avec la nuit. Ils avaient ralenti pour tendre leurs forces vers le combat. Et apprécier la perspective de se battre à neuf contre un. Ils estimaient que le gamin ne comptait pas.
Celui-ci avait la face de plus en plus enjouée. Il ne parlait mais pouvait grommeler. Levant les bras, il se mit à tourner lentement sur lui-même, paumes vers ce ciel hivernal qui de gris venait de noircir. Ses grognements esquissaient une mélopée. Douce, mélancolique. Apaisante. Il tourna un peu plus vite. La pelisse, qu’il avait entrouverte malgré le froid, esquissait une corolle dont les pans virevoltaient à hauteur de ses hanches. De plus en plus vite. Observant sous la large fente du casque cet étrange rite en regardant de biais, le jeune noble repérait les positions des poursuivants. Le chant à la tessiture animale s’estompa. Le garçonnet poussa une plainte suraiguë, tomba à genoux. Ses yeux n’avaient plus de prunelle, ils chatoyaient sous les premiers rais de pleine lune comme deux petits miroirs d’étain.
Les traqueurs s’étaient dispersés pour les encercler. Sûrs d’être les plus nombreux. Mais prudents. Les chasseurs se méfient du gibier traqué. Et celui-ci avait choisit de faire front. Lorsqu’ils mirent pied à terre, le chevalier errant remarqua qu’un voile vaporeux caressait les sabots des montures. Un froid sec régnait. Le soleil avait brillé toute la journée. Un soleil à geler l’air, d’une limpidité cristalline. Nul vent pour porter ici de l’humide. Pourtant, le voile enfla, devint marée de brumaille, se densifia, escalada les mollets, les cuisses, les hanches, glissa vers les poitrines. À moins de deux cents pas des fuyards, les têtes disparurent. Le soudard voyait à peine ses mains et les poignées de ses armes. La silhouette du petit était tout près. Seul le gris fluorescent de ses yeux vides était net. Les sons étaient étouffés, ralentis. Trompés et trompeurs – naissant de face puis s’égarant dans les dos.
Silencieux comme un spectre, le petiot leva le pouce, tendit le bras vers la droite, dressa en l’air six doigts. Un éclaireur aguerri n’aurait fait mieux : une ombre surgit à six pas de là. Un garde. L’épée transperça le cœur après avoir fracassé le sternum. Le petit agita la dextre et la brume s’épaissit. Il posa une paume sur l’épaule de son sauveur, la tapota deux fois, le fit pivoter sur la gauche. Sa main s’ouvrit trois fois devant ses yeux. À quinze pas de là, deux vies paysannes furent tranchées. Les survivants s’interpellaient, mais la brumasse jonglait avec leurs cris, les tordant, les projetant ça-et-là, étranglant les bruits ou les rendant plus sonores qu’ils ne le devraient. Au plus épais de la purée de poix, deux hommes hurlèrent en dégringolant dans le vide, trompés par le sortilège qui troublait vue et ouïe. Le dernier de tous fut égorgé par-derrière. Il reculait, terrorisé par un grondement sourd surgi de nulle part.

Le franc-tueur reprit en croupe son jeune ami, après avoir récupéré une masse d’armes, deux excellents coutelas, une hachette. Un jeune soldat avait un baudrier de cuir façonné depuis peu, exactement à sa taille. Il suffirait de rapetasser l’endroit où sa dague perça le flanc. À leurs côtés, relié par une longe à la selle de la jument, trottinait le cheval le plus docile. Quand ils attendraient une contrée plus accueillante, l’enfant apprendrait à monter. Un jour, peut-être, Aymeric saurait pourquoi tout un village voulait le réduire en cendres.

PRIX

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Chantal Sourire · il y a
Comme Thierry la fronde !
J'ai beaucoup aimé ce texte et le thème des défenseurs des petites gens, bravo Michel !

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Michel Allowin · il y a
Merci
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Thara · il y a
Une belle histoire et cette brume assassine qui apparaît quand ce jeune garçon fait appel à elle...
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Michel Allowin · il y a
Grand merci pour votre passage, Thara
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Michel Allowin · il y a
Merci d'avoir aimé ce texte
Sympa cette idée de "festival off"

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Miraje · il y a
Un passage tardif et solidaire. J'avais pas trouvé de cheval ... !
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Michel Allowin · il y a
Pas de problème, l'important est de passer
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Zurglub · il y a
Bravo !!! Super texte !!! Écriture dense, serrée, intense avec une tension permanente ! Je n'ai que 5 votes... désolé !
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Michel Allowin · il y a
Un grand merci pour votre enthousiasme, et m'avoir fait passer le cap symbolique de la centaine de votes
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Michel Allowin · il y a
Merci, Yann
Je viens de faire un tour chez votre texte

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Zouzou · il y a
...le Moyen Age çà change de la SF , bravo Michel , et toutes mes voix ...
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Michel Allowin · il y a
ET un grand merci !!
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Mab · il y a
Rude époque et cet enfant sortilège digne d'un fabliau . Mes votes ; J'ai " Vinyles rencontre " en lecture
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Michel Allowin · il y a
Un grand merci et une belle année créative souhaitée
J'avais fait un tour "chez" votre Vinyle hallydien

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PierreYves · il y a
Belle ambiance qui vaut bien quelques votes, et meilleurs voeux !
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Michel Allowin · il y a
Merci à vous, Pierre-Yves, et une belle année souhaitée également
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