2
min

Le théâtre des adieux

Image de VSHL

VSHL

347 lectures

44

Qualifié

J'ai toujours aimé collectionner les os de mes maîtresses. Traitez-moi de fou, de monstre ou d’insecte, cela m’importe peu. Je suis ce que je suis, un homme que l’ivresse de l’amour a rendu fétichiste amateur. J’aurais pu passer pour le plus grand artiste de tous les temps si la police ne m’avait pas arrêté en plein élan.
Avant l’incroyable événement de mon arrestation, je courtisais une femme des plus ravissantes. Elle était danseuse à l’opéra de Paris. Pendu à elle comme un écolier, je la couvrais sans cesse de baisers et de cadeaux. Je voulais en fait que ses derniers instants soient les plus beaux de sa vie. Je me souviens d’un soir d’hiver où regardant son joli visage, ses grands yeux et son teint de porcelaine, je m’étais dit à moi-même : « elle sera ta plus belle conquête ». J’avais décidé de lui sortir le grand jeu et de l’emmener en voyage, avant d’en venir au fait. Notre rencontre avait eu lieu deux semaines plus tôt alors qu’elle interprétait sur scène le cygne blanc, dans le fameux ballet de Tchaïckovski. M’étant rendu incognito dans les loges, j’avais glissé une feuille sous sa porte sur laquelle je lui déclamais ma flamme et mon admiration. L’appel du sang m’élevais à exceller dans l’art de la séduction et je parvenais parfois à m’en étonner moi-même. Et comment ! Car le lendemain, elle m’écrivit un billet me conviant à nous rencontrer au café Le Comptoir, sur le Boulevard Haussmann. Si seulement j’avais eu plus de temps à lui consacrer, mes talents l'auraient immortalisée. Mais c’était sans compter sur une police acharnée qui enquêtait sur mes meurtres depuis plusieurs mois.
Un photographe réglait les derniers détails de son appareil avant de prendre son cliché. Je me trouvais à ce moment dans les jardins du Palais Royal à l’observer depuis les arcades. Et pour je ne sais quelle raison, une phrase d’outre-tombe me revint en mémoire : « la proie pour l’ombre, c’est la lumière ». Ainsi parlait le curé du petit village de Bretagne où j’ai grandi. La splendeur de cette phrase m’avait longtemps hanté et revenait étrangement me troubler à cette heure. Peut-être parce que je priais tous les jours à l’ombre des statues et que ma Rose chérie, quant à elle, était le soleil incarné ; et belle et bien ma proie.
C’est à cet instant qu’un homme sans distinction d’âge m’aborda pour me demander une cigarette. Je m’exécutais mais lorsque je croisai à nouveau son regard, quelque chose me dit qu’il n’était pas là pour ça. Ses yeux trahissaient un empressement certain qu’il tentait maladroitement de masquer. Pris d’un mouvement naturel de recul, je constatai à cet instant-même qu’une multitude de gendarmes sortait des buissons et de derrière les colonnes. Malheureusement, une évasion propice en un tel instant aurait été inconcevable. Je me laissai donc plaquer sur le sol et menotter au vu et au su de tout le monde.
Après mon arrestation, les gendarmes m’enfermèrent dans une cellule exiguë et puante, un autre genre de jardin à la française. Quelques semaines plus tard, mon procès eut lieu. La partie civile s’évertua avec grand talent à démontrer la complexité de mon travail dans l’accomplissement d’une œuvre sans précédent. Elle exposa des dizaines de clichés des corps de mes amantes où j’avais prélevé les bouts d’os en question. Le trouble qu’avaient causé mes actes auprès de la population parisienne, amatrice de mon travail, cela va s'en dire, était conséquent. Mais plus encore fut celui de ma Rose chérie. Affolée, je la vis tenter de se frayer un chemin au milieu d’un labyrinthe de journalistes et de curieux pour parvenir jusqu’à moi, alors que je sortais du tribunal. Je demandais aux agents chargés de mon transfert si je pouvais dire au revoir à une amie. Quand elle arriva devant moi, un appareil photographique cracha une fumée blanche dans une vive explosion. Nos adieux étaient à présent immortalisés. Elle ne me dit rien. L’unique reflet dans ses yeux suffit à me faire comprendre toute la stupéfaction et l’admiration qu’elle éprouvait à mon égard. Le soufflet qu’elle m’envoya par la suite fut par ailleurs des plus inattendus. Peut-être m’en voulait-elle de m’être fait prendre avant d’achever mon œuvre. J’eus à peine le temps de prononcer son nom qu’on me jetait déjà dans une voiture en direction de la Prison de la Roquette où, pour tout couronnement, je serai guillotiné le soir même.

PRIX

Image de Eté 2016
44

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Belle écriture à la fois drôle et originale. Bravo +1 de Tilee
·
Image de Philshycat
Philshycat · il y a
!!!!!!!!!!!!!!!!
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture

·
Image de Helenadream
Helenadream · il y a
Brrrrrr!!!!! Bien écrit, cela me fait penser au Parfum.....+1
·
Image de Lou
Lou · il y a
original et très bien écrit
·
Image de Alice Merveille
Alice Merveille · il y a
Décalé er drôle à souhait : une réussite !
·
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
“Les fous passent, La folie reste.”
Sébastien Brant

·
Image de Chris Artenzik
Chris Artenzik · il y a
Beau récit étrange et sinistre, mon vote vous pouvez aussi me découvrir http://short-edition.com/auteur/chris-artenzik
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une belle écriture pour une drôle d'histoire! Bravo! Mon vote! Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ETE ENFLAMME, sont en compétition pour le Prix Eté 2016. Je vous invite à venir les lire et les soutenir si le cœur vous en dit. Merci bien, d’avance!
·
Image de Pascal
Pascal · il y a
Étrange et drôle, mon vote.
Si le cœur vous en dit je vous invite à découvrir ma page et éventuellement à soutenir les poèmes en coucours ou hors concours qui vous plaisent : http://short-edition.com/auteur/pascal-29

·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Drôle et superbement écrit. Bravo!
·