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Le temps suspendu

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Patrick Barbier

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Elle est là... plantée, les bras ballants, au milieu de la cour qui résonne d’un brouhaha enfantin. Cris, rires, jérémiades, pleurs. Des échos en rebondissent dans ma mémoire quasi effacée d’un temps que je pensais définitivement enfui. Et voilà qu’elle me les remet en tête. Par procuration. C’est un sentiment étrange que de se souvenir de sa prime enfance en regardant son enfant vivre la sienne.
Deux garçonnets se poursuivant la bousculent. Je la vois les suivre du regard alors qu’ils s’éloignent en courant. Elle est si petite. Je ressens son étonnement et son désarroi, ce qui me met les larmes aux yeux. Comment ai-je pu participer de ce miracle ? De ce bonheur au visage d’ange inconscient de son pouvoir sur moi et sur le monde qui l’entoure et qu’elle rend féerique ?
Je l’ai habillée, comme tous les matins depuis que...

Collant vert pomme en laine, jupe écossaise et gros pull à torsades. Plus l’anorak qu’elle a choisi sur le site « les p’tites nanas ». C’est elle qui m’a donné le nom. Quatre ans et demi ! Ça promet...
Une blondinette l’a rejointe. Je n’entends pas ce qu’elle lui dit mais le trésor de ma vie secoue la tête négativement. L’envie de repasser le portail, de courir vers elle pour la soulever et l’emmener loin de cet endroit qui lui fait peur est telle que mes jambes tremblent d’amorcer la séquence que je projette derrière mon front.
Elle tournerait la tête, me verrait et se précipiterait vers moi, les bras grands ouverts et sa frimousse barrée par un immense sourire.
J’aurais bonne mine, tiens. Après tous mes discours sur l’école, les copines qu’elle allait se faire et la gentillesse de la maîtresse. Pas facile d’intégrer un nouveau monde alors que la rentrée scolaire, où tout se joue dans un élan collectif, est passée depuis trois mois et que la fatigue des traitements qu’elle a dû subir commence à peine à s’estomper.

Son instit’ s’est accroupie devant elle, parle à hauteur de petite fée en lui tenant la main. Elles se dirigent toutes les deux vers le préau sous lequel est assise la fillette blonde de tout à l’heure. La maîtresse a l’air de faire les présentations. Ma princesse tourne le regard dans ma direction. Je sais ses grands yeux noisette sous sa frange noire. Elle ne peut pas me voir. Sans doute veut-elle vérifier que je suis bien parti avant de focaliser son attention sur une autre problématique que son père l’abandonnant au seuil d’un univers dont elle ignore presque tout.

Quand elle était à l’hôpital, la maternelle lui semblait si inaccessible qu’elle l’avait assimilée à un endroit magique où tous les enfants pouvaient se rendre, sauf elle. Maintenant qu’elle y est, loin de ce qu’elle connaît, le côté paradisiaque doit lui paraître moins flagrant. Voire inexistant.
La maîtresse s’est un peu éloignée et observe les deux mômes. Heureuse coïncidence, elles ont les mêmes bottes en caoutchouc avec des marguerites dessus. Celles de ma beauté sont vert foncé et celles de sa peut-être nouvelle amie, rouge vif. Entrée en matière qui ne pouvait pas mieux tomber. Lorsque la sonnerie retentit, cinq minutes après, elles se lèvent d’un bond et, se prenant la main, courent vers leur institutrice.
Je vois ma petite reine relever sa frange avec ce geste qu’elle a depuis quelque temps et qui ressemble tant à...
Elle sourit à sa copine dont elle n’a pas lâché la main et elles se mettent toutes les deux en rang avec les autres gamins. Ils entrent dans la classe.

Triste et heureux, je réussis à décoller mes yeux du bâtiment dans lequel ma puce belle a disparu et rallie ma voiture.

Je reviens la chercher à 16 h 30.
J’ai une éternité devant moi.

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Volsi · il y a
Une émotion palpable emplie d'une triste réalité située hors champ mais dont on perçoit l'ombre
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Cécile Boizard · il y a
Juste magnifique!
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Sourisha Nô · il y a
tant de mots en commun.
juste poignant.

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Lange Rostre · il y a
Beaucoup d'émotion dans ce texte. Bravo.
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Issouf Sankara · il y a
Bravo!! Je vote.
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Keith Simmonds · il y a
Une très belle œuvre qui nous invite à vivre et nunc, dès à present! La vie est courte! Bravo pour cette superbe plume! Je vote! Mon haïku, “En Plein Vol” est maintenant en Finale et je vous invite à venir le lire et le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance! Bonne journée! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/en-plein-vol
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Françoise Grand'Homme · il y a
Merci pour ce beau moment d'émotion.
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Bertrand · il y a
un texte
d'une immense sensibilité^^+1

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Soledad · il y a
Je suis très sensible à votre texte. Il parle très fort entre les lignes. Touchée
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De l'Air ! · il y a
L'angoisse des parents souvent plus grande que celle des enfants, mais c'est que du bonheur... Merci à vous pour ce bonheur !
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