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Le temps d'un week-end

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Isabelle Lambin

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L’aube clignait à peine des yeux. Je devinais dans ses prunelles la légèreté si pure d’un nouveau ciel calme et à peine blanchi. Je me suis étirée sur la fine pointe du jour avant de venir déposer ma main dans la tienne. Tu as tressailli, imperceptiblement. Juste un doux frisson comme un vent tiède d’été. Sur la peau diaphane de tes bras, il m’a semblé voir un soleil bleu se lever, avant qu’il ne remonte le courant de tes veines pour venir se nicher sur le bord de tes lèvres. En braille, ta bouche me murmurait toutes nos heures anciennes. Je t’ai offert mes sourires et ma tranquillité. Tu as pris tout mon temps. Je te l’ai laissé de bon cœur. Nous avions gardé sur nos fronts quelques lambeaux de rêves et de mirages nocturnes. Dans la pénombre, je les imaginais encore courir dans ton regard telle la brume d’un petit matin frais.

Je me suis levée et j’ai ouvert les volets. Au loin, la mer grondait. Une bourrasque d’air iodée est venue me gifler. Je suis restée là, sans bouger, à respirer en grand tout en buvant les frêles notes des prémices du jour. Je me sentais bien, l’esprit serein. Mon bonheur aurait presque pu planer sur l’entrouverture du ciel.

Je me suis retournée. Tu me regardais, appuyé sur un coude. J’ai couru vers toi en riant avant de me jeter sur le lit. Tu as poussé un cri de surprise puis tu t’es laissé entraîner dans mon rire. On y a glissé ensemble, heureux. La lumière de ton cœur était semblable à cette aurore. Ses teintes de soleil levant se diffusaient encore sur mon âme en d’abondants bouquets vermeils.
− Tu veux manger quoi ? as-tu demandé en plongeant ton regard dans le mien.
− Toi ! ai-je répondu, espiègle.
− Comment ça, tu veux me manger ? as-tu rétorqué, jouant le faux offusqué.
Tu m’as chatouillé les hanches et mon rire s’est envolé rejoindre le chant des mouettes que j’entendais au loin.

De notre petit bout de chambre, nous avions vue sur ciel et plage. C’était notre vœu, comme à chaque fois que nous venions oublier notre routine dans l’hôtel Bellevue. Un week-end réservé à nous deux, sans enfants. Tu m’as embrassée. Mon rire s’est tu.

Nous avons fini par nous extirper du lit. Dans cette aube naissante, l’hôtel s’éveillait à peine. On devinait ses murs anciens respirer lentement. Comme un vieil homme engourdi par une longue nuit de sommeil, il lui faudrait encore un peu de temps avant de reprendre son rythme. Il était trop tôt pour pouvoir prendre notre petit-déjeuner. Alors, sans un mot, afin de ne pas rompre le charme des lieux, nous sommes sortis. Dans un rituel, nous sommes partis nous perdre sur la plage. J’avais enfilé ton gros pull de laine bleue et toi ta veste. En approchant du bord de l’eau, le vent frais m’a fait frissonner. Prévenant, tu as posé ta veste sur mes épaules avant de me serrer dans tes bras.

L’aurore poursuivait sa lente course. Un soleil rougeoyant s’étirait entre ciel et mer. Un peu groggy, l’astre se mirait dans les eaux mouvantes, cherchant peut-être à se réveiller à son contact. La palette de couleurs s’intensifiait. L’orange et le rose sont venus se marier au rouge. Un peintre semblait étirer ses peintures sur des parois éthérées. Les embruns nous éclaboussaient, le vent nous secouait et nos pensées s’enchevêtraient dans ce grand remue-ménage. Nous étions là, les pieds comme des piquets plantés dans le sol meuble. Nous avalions par petites goulées la puissance des éléments. Un petit bout d’horizon accroché dans le cœur, les yeux remplis de vagues et de sel, notre amour en broussailles. L’air était encore frais en ce début de printemps, mais nichée contre toi, il faisait bon. Je devinais les battements de ton cœur et la palpitation frémissante de la mer nous faisait vibrer.

Nous avons rebroussé chemin à contrecœur, laissant un peu de nos vies sur le bord du rivage. En passant dans le hall, le réceptionniste m’a jeté un regard triste mais bienveillant. Je me suis dépêchée de l’effacer de mon esprit. Je ne voulais penser qu’à toi, rien qu’à toi et à tout l’amour que je te portais.

Nous sommes remontés dans la chambre. Il fallait bien se résoudre à faire les valises. Nous étions hors saison et l’hôtelier nous autorisait gentiment à quitter la chambre à l’heure que nous souhaitions, mais la route m’attendait, les enfants aussi.

J’ai refermé la porte de la chambre, le cœur lourd. Nous sommes descendus par les escaliers. Dans l’entrée, je me suis retournée vers toi. Mes larmes ont coulé pendant que tu me murmurais « Je t’aime ». Tu es resté là, immobile, comme à chacun de mes départs. Je me suis éloignée. Au moment de passer la porte, je t’ai jeté un dernier regard. L’ombre de ton fantôme s’effaçait déjà.

Je reviendrai bientôt, mon amour. Je sais que tu m’attendras.

PRIX

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Maud · il y a
Ce texte est très touchant tout en tendresse, délicatesse et douceur un beau tableau impressionniste avec une fin... qu' on voudrait gommer du tableau... ton écriture est superbe ma petite Izzie
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Bernard Boutin · il y a
Un récit tendre et troublant, car on ne sait plus à la fin si la femme a passé le week-end avec son homme ou avec son souvenir, repensant aux week-ends révolus.
En tout cas, bravo Isabelle, tu signes une excellente nouvelle !

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Fred Panassac · il y a
Beau récit en trompe-l’œil qui fait frissonner...
Mes voix Izzie !

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Fofi · il y a
J'ai essayé de lire beaucoup pour ce prix, mais j'avais raté cette merveille de douceur.. et de douleur feutrée. Merci de nous donner à lire un si beau texte.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Des lieux si chargés de notre histoire et de nos émotions où on sent la présence de cet être qui manque tant !
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Jean-Claude Renault · il y a
Dans la douleur de l'absence, on n'oublie aucun rendez-vous avec les souvenirs.
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Jean-Claude :o)
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Miraje · il y a
J'ai repensé à Deauville, et chabadabada ... Et au cri des mouettes comme un au-revoir.
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Miraje :o)
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Mirgar · il y a
Cette escapade amoureuse près de l'océan est un retour à la nature et à aux origines de l'amour qui se vivifie . Beaucoup de poésie et de tendresse .Mes votes.
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Mirgar :o)
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Jean Jouteur · il y a
C’est un réel plaisir de te lire Isabelle. La douceur de tes mots alliée à la profondeur du récit traduit la tendresse des gestes, magnifiée par cette intimité si fortement brève et intense que vit ce couple. Tout est dit avec une généreuse pudeur. Une pudeur qui donne envie, que pour eux, comme pour nous, cet instant se prolonge. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai adoré le regard triste, mais bienveillant du réceptionniste. Peut-être parce qu’il est le témoin discret d’une chose rare et belle.
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Isabelle Lambin · il y a
Merci beaucoup, Jean.
Touchée par ton commentaire :o)

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette superbe peinture chargée de sensibilité et d'émotion ! Mes votes ! Une invitation à lire “Ses lèvres rougissent” qui est en lice pour le Grand Prix Printemps 2018. Merci d’avance!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ses-levres-rougissent

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Isabelle Lambin · il y a
Merci Keith :o)
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