Le taxi rouge

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Le taxi rouge
Nouvelle

La pluie s'est mise à tomber. Le taxi rouge roulait encore sur la piste légèrement ensablée. Je conduisais d'une seule main. Il n'y avait encore qu'assez peu de circulation et la radio déversait une musique familière mais impersonnelle. Je ne me sentais déjà plus seul.

Le taxi glissait doucement et la musique semblait balayer peu à peu la pluie. Je jetais fréquemment un regard dans le rétroviseur. Sur la banquette arrière, une dame enveloppée dans un grand châle blanc, le visage serein et le regard immobile, de ses longs doigts, distraitement, dessinait sur les vitres embuées des signes inconnus.

J'aurais pu conduire indéfiniment cette voiture. La dame était belle et me rendait toute ma confiance. Cette femme destinée à un long exil, je la retrouve dans mon taxi rouge et le voyage que j'entreprends pourrait très bien ne jamais finir.

La nuit est tombée. Lorsqu'elle s'est assoupie, un léger sourire errait encore sur ses lèvres. La pluie a cessé. Seules la brumeuse incandescence des bornes longeant la route et les volutes fluorescentes de rares voitures me distraient des ténèbres.

Elle semble dormir d'un sommeil léger comme étrangère à la nuit. Un train de lucioles chemine à l'horizon. Je dois la conduire jusqu'au bout de la nuit. Avec l'aube surviendra la complicité.

Au lever du jour, le taxi rouge ralentit et s'engage sur une petite route sablonneuse.
La dame aux longs cheveux noirs sort du taxi. Elle s'éloigne puis se retourne. Ses yeux de cobalt encore ensommeillés sont rivés à l'horizon nocturne qui se profile devant mon taxi rouge.
Resté à bord, étreignant le grand volant que j'ai manœuvré, je la regarde s'éloigner. J'éteins les phares, elle a disparu dans la lumière du jour.

Ils étaient deux et devaient avoir au moins treize ans. Je n'avais pas même dix ans et mon taxi rouge longeait une pièce d'eau, un grand lac dans lequel d'innocents voiliers de papier sombraient.
Le plus grand avait un bec-de-lièvre et l'autre de grandes oreilles.
Bec-de-lièvre, d'un coup de pied envoya mon taxi au fond de l'eau et m'administra un violent coup de poing au creux de l'estomac.
La pluie s'est alors mise à tomber. La surface de la petite pièce d'eau troublée par des rides concentriques formait un écran derrière lequel on devinait parfois la masse rouge et informe du taxi qui paraissait être happé par des nappes successives de brouillard.
L'image du taxi ne cessait de se déformer : silhouette rassurante et familière d'un tramway métamorphosé en un autobus absurdement fuselé dont le profil xiphoïde annonçait celui d'un squale.

Trois taxis me devancent encore. Les chauffeurs de taxi, jamais ne cessent d'attendre. Il pleut sur Bruxelles. La masse sombre de la cathédrale Saint-Michel se dresse devant moi. C'est la fin du week-end. La gare déverse des voyageurs à l'air fatigué.

Les gares sont des lieux étonnants où se croisent quotidiennement des milliers de gens qui jamais sans doute ne se connaîtront. Evidemment c'est une idée absurde. L'express de vingt trois heures va bientôt entrer en gare. J'ai toujours eu la conviction que c'est de ce train qu'un jour elle descendrait. Alors, je l'attends.

Je la reconnaîtrai entre mille. Elle est très belle avec ses longs cheveux noirs, ses yeux gris le plus souvent immobiles, ses lèvres fines à peine carminées qui sourient toujours un peu tristement.
Alors je l'attends, celle qui, dans mon enfance déjà, accompagnait de ses silences mes voyages nocturnes, et dont les regards me faisaient comprendre ce qu'il y a de patience dans la passion.
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