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Le Tailleur de Pierre

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Ce jour-là, dans une forêt oubliée, un tailleur de pierre avait l’âme grise. Veuf inconsolable, l’hiver avait revêtu un grand manteau de brume pour anéantir toute sa volonté. Assis devant son atelier, ses mains rugueuses comme des râpes étaient douloureusement nouées par le froid. Egaré dans cette saison qui n’en finissait pas, il avait perdu l’envie de sculpter.
Il rassembla cependant ses outils et jeta un sac de toile sur son dos pour rejoindre la carrière. Tandis qu’il marchait, la tête basse, l’esprit alourdi de ses malheurs, il quitta sans raison le chemin pour s’enfoncer au plus fort du bois. Soudain, la brume s’épaissit pour aspirer chacun de ses pas. Privé de ses yeux, il avançait à présent au train d’un escargot.
Désorienté et exténué, alors qu’il était près de renoncer, une clairière s’offrit à lui. Encerclée par un mur de calcaire marbrier, elle dessinait un hémicycle parfait. L’étrangeté du lieu lui commanda de s’approcher avec prudence. Au pied de l’escarpement, quatre blocs émergeaient de la brume. Les trois premiers, par leur taille et leur forme si proches, semblaient provenir d’une même fratrie. Le quatrième l’intrigua. Haut de plusieurs toises, il visait le ciel comme pour s’envoler.
Poussé par un élan irrésistible, il enfouit à la hâte les trois pierres dans son sac et après s’être extirpé de la nasse de brume regagna son atelier.
A peine ses trouvailles posées sur l’établi, le goût du travail lui revint. Sa massette s’abattit sans s’interrompre pendant trois jours et trois nuits. L’inspiration était là, aimable, apaisante, comme une égérie guidant sa main. Son œuvre achevée, il disposa en cercle les trois statuettes sur le linteau de la cheminée.
Les yeux dévorés de fatigue, il les contempla longuement. La première était ourlée d’une dentelle qui rappelait l’écume des torrents à la fonte des neiges. Vert émeraude, quand on la touchait, elle renvoyait un son clair qui bondissait joyeusement dans toute la pièce. La deuxième, telle un rubis, rougeoyait sans pareil. Brûlante comme le feu, le drapé de sa robe se consumait sans fin. La troisième, brune et mauve à la fois, était craquelée sur toute la surface comme une feuille morte. Toutes les trois se faisaient face et conversaient dans un langage muet. Soudain, une voix s’envola :
- Mon nom est Primula, dit la première, je suis le printemps.
- Le mien, Néroli dit la seconde, je suis l’été.
- Et moi, Glebionis, reine de l’automne.
Le tailleur de pierre se laissa tomber d’étonnement sur le billot de bois qui lui servait de siège. Quand il reprit ses esprits, d’une voix hésitante, il les questionna.
– Mais, pour l’hiver ? demanda-t-il.
– L’hiver, c’est toi, leur répondirent-elles de concert. Ton malheur fait de lui le seigneur de ces bois.
– Mais, que dois-je faire pour que la sève inonde à nouveau les arbres ?
– Tu dois sculpter le dernier bloc, celui que tu as abandonné dans la clairière.
Un long silence s’ensuivit. Le bloc était gigantesque. Une vie entière lui serait nécessaire pour en venir à bout. Pourtant, sans rechigner, il quitta sa maison et regagna la clairière.

Drapé dans son costume de brume, le monolithe se dressait devant lui, immobile et massif. Le tailleur de pierre prit sa massette et se mit au travail. Malgré sa bonne volonté, aucun de ses coups n’atteignait sa cible. Il eut beau insister, les gradines y laissaient leurs dents, les ciseaux s’émoussaient, les bouchardes rebondissaient. Il avait beau changer d’angle, y mettre toute son énergie, rien n’y faisait. Il insista jusqu’au soir. En vain. La nuit le fit définitivement renoncer. La tête entre les mains, il pleura doucement.
– Jamais je ne me sortirai de cet hiver, soupira-t-il
Puis, pour tenir le froid à distance, il réunit quelques billes de bois et alluma un grand feu avant de s’endormir.
Au matin, face à lui-même, il décida de se remettre à la tâche. Mais quand midi arriva, il n’avait toujours pas progressé. De rage, il jeta ses outils et regagna sa maison.
Sur la cheminée, les trois statuettes l’envisageaient avec dureté.
– Tu renonces ? questionna Primula.
– J’ai frappé de toutes mes forces, répondit-il.
– La force ne suffit pas. Tu dois sculpter avec ton cœur et non avec tes bras, dit Néroli.
– Tu dois voir avec ton cœur et non avec tes yeux, dit Glebionis.
Le tailleur de pierre comprit qu’il devait y retourner. Cette fois, il chercha longuement au fond de lui-même la force qui lui manquait. Et, pour que sa vue ne trahisse pas ses sentiments, il se banda les yeux. A tâtons, il explora le bloc. Les veines de la pierre couraient tout autour comme le lierre avec l’orme, les aspérités se gonflaient d’existence, des tressaillements bondissaient joyeusement. Il comprit que dans les entrailles de la pierre, la vie ne demandait qu’à sourdre. Il gonfla sa poitrine, puisa dans son cœur tout l’amour qu’il contenait et porta le premier coup. Un éclat, pareil à une goutte de rosée, jaillit de la roche. Puis, sous les assauts suivants, la pierre, avec une docilité étonnante abandonna éclat sur éclat. Il s’ensuivit un ballet ininterrompu où les outils, avec la légèreté des danseuses, griffaient, façonnaient et caressaient la matière. Il réinventa le nombre d’or, bouscula l’ordre des choses, plongea au mitan des mystères qui régissent le monde. Bientôt, la brume s’estompa pour donner naissance à un corps, un visage, une expression.

Aussitôt, des pas nerveux, impatients, se firent entendre. Le printemps s’invitait. Dans un claquement pareil à un coup de fouet, il chassa l’hiver. Les sapins s’ébrouaient, les mésanges et les rossignols s’égosillaient, les bourgeons éclataient. Avec une grâce épuisée, le tailleur de pierre se débarrassa de son bandeau. Ses yeux hésitaient encore entre la noirceur de l’hiver et la clarté du printemps. Quand il découvrit son œuvre, il tomba à genoux.
Devant lui, une femme à la peau de velours et au ventre arrondi de vie l’envisageait avec une tendresse infinie. Doucement, elle glissa sa main dans la sienne et l’invita à se relever. Unis par un cercle d’amour, ils regagnèrent leur demeure. Ils parcoururent leur premier chemin de bonheur sur un parterre jonché de couleurs et de fragrances.
Primus, leur premier enfant, naquit ainsi au commencement du printemps sous le regard bienveillant des trois fées des saisons. Quant aux brumes hivernales, elles tardèrent encore et encore avant de s’aventurer dans ces bois. Il y avait tant de temps à rattraper...

PRIX

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Miraje · il y a
Un conte qui ne laisse pas de ... marbre.
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JACB · il y a
Voilà un joli conte qui m'a appris le nom des outils du tailleur de pierre, merci FLIP.
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Jcjr · il y a
Votre conte merveilleux m'a fait penser au petit Prince " l'essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu'avec le cœur. ". Une histoire du soir avant de s'endormir. Et justement, si vous veniez à " l'essentiel "...
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Flip · il y a
merci d'être venu visiter mon univers
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Flip. Je relis avec beaucoup plaisir votre joli conte.
Je vous invite à une balade dans les dunes si cela vous tente : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes c'est un sonnet en finale automne. Bonne journée à vous

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Emsie · il y a
Je n'aurais pas pensé que l'"Ami" de Clément Paquis allait me mener à une telle carrière. Belle découverte, en tout cas, qui m'incite à poursuivre dans cet univers-là...
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Flip · il y a
Découvrons, découvrons... sans jamais nous arrêter !
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Emsie · il y a
J'ai lu aussi votre médecin assassin, c'est "du lourd", chez vous, j'ai été scotchée.
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Flip · il y a
Hugh ! Mauvaise médecine...
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Emsie · il y a
Mauvaise médecine, bonne littérature...
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Flip ! Je relis avec plaisir votre excellent TTC !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Francine Lambert · il y a
La richesse du lexique est déjà un plaisir, quand elle se double d'un style agréable et que l'histoire est aboutie, c'est un régal ! Ces blocs bruts qui, une fois sculptés, portent des noms de fleurs évoquant chacun une saison (primevère, bigaradier et chrysanthème) attisent la curiosité. Et Le Petit Prince s'invite aussi entre les lignes : "Tu dois voir avec ton coeur et non avec tes yeux" . . . sans parler du "nombre d'or" qui nous rappelle la beauté des chefs d'oeuvres antiques. Quelle richesse dans ce joli conte, je suis ravie d'être venue dans votre carrière où j'ai découvert une pépite ! Au plaisir Flip !
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Flip · il y a
Merci d'avoir décortiqué tout ça ! Mais méfiez-vous ! Parfois je me cache, prêt à lancer une pierre.
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Francine Lambert · il y a
Ah ah ah ! Même pas peur et, si elle est précieuse, je l'attrape au vol ! ;-)
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Flip · il y a
Bien joué ! Alors que celui qui n'a jamais fauté te lance la première pierre!
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Stéphane Sogsine · il y a
C'est un très joli conte, taillé à l'ancienne. Il demeure une ou deux petites aspérités que quelques brefs coups de massette suffiront à polir mais l'ensemble est séduisant
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Patrick Lanoix · il y a
Excellent texte traité à la manière d'un conte dont la (le) véritable fée serait le sculpteur. + mon vote.
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Flip · il y a
J'ai un peu peur. Y aurait-il un grand méchant loup derrière le critique ?
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Richard Laurence · il y a
Non mais ça va bien se passer ^^ Car vous nous offrez-là un très joli conte, très réussi et bien écrit, et c'est un genre dont, en tant que lecteur, je raffole car il offre une grande liberté d'interprétation. Personnellement, j'y vois une métaphore de la création artistique et même, une analogie avec le vécu d'un écrivain qui, après avoir écrit, sous le coup d'une inspiration presque miraculeuse, trois petites nouvelles très réussies, se voit confronté à l'énorme défi d'écrire un roman... Et comme cela se finit bien pour l'écrivain, qui vécut heureux et eut beaucoup d'enfants, je ne peux qu'apprécier ce conte pour grands enfants passionnés d'écriture donc... +5 ;)
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Flip · il y a
Eh bien, si vous voulez aller plus loin dans le commentaire et peut-être échanger sur d'autres textes, je suis prêt.
Mais bien sûr en mode plus discret. Inutile d'exposer tout ça en place publique !
Pas mal, cette vision de l'écrivain avec trois œuvres... et la quatrième ( plus colossale ) à venir. La métaphore est un domaine qui ne souffre d'aucune limite et qui n'a de cesse de m'étonner.
A+

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