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Sagrimas

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Le peintre de cour Vittorio Gandini venait d'être engagé pour réaliser le portrait à l'huile du Prince. Une fois achevé et encadré dans un cadre doré à la feuille d'or, le portrait partirait en carrosse sous la protection d'un ambassadeur et d'une petite escorte militaire, traverserait la frontière et serait offert, après mille révérences, à cette princesse étrangère que le prince devait épouser par devoir. C'était là, en cette époque baroque, la façon de se faire connaître, de montrer son visage à une inconnue de très haut rang avant un mariage de raison, de raison d'Etat en l'espèce.

Le douzième jour de pose dans cette pièce du palais qui servait d'atelier pour Gandini, le Prince habillé en costume d'apparat manifesta son impatience.
— Quand aurons-nous fini ? Ces séances quotidiennes sont interminables. Elles me privent de mes parties de chasse et des plus agréables divertissements. Tout cela est bien ennuyeux.

Soudain excédé, délaissant ses manières affectées, il empoigna la longue et volumineuse perruque qui lui servait de couvre-chef et la jeta violemment sur le parquet.
Gandini, impassible :
— Que Son Altesse Royale veuille bien reprendre son calme et la pose... sans oublier...
Il ne termina pas sa phrase et se contenta de désigner avec son pinceau – sourire aux lèvres – la coiffure postiche qui jonchait le sol et qui ressemblait à un animal inerte et informe à poil bouclé.

Il essaya de tranquilliser son illustre modèle :
— Ces séances sont un mal nécessaire ! Mais que Son Altesse Royale se rassure, j'arrive à la fin. Encore un ou deux détails.

Le Prince, qui était en train de remettre maladroitement sa perruque en place, changea d'humeur :
— Vraiment ? Vous me voyez soulagé. J'ai hâte de voir le chef-d'oeuvre que vous m'avez promis, car jusqu'alors vous avez interdit tout regard sur votre toile. Vous me tenez en haleine.

Au bout de cinq minutes silencieuses...

Gandini :
— Voilà ! J'ai donné la touche ultime. S'il plaît à Son Altesse Royale...
Il fit pivoter le chevalet sur lequel était installée la toile et ajouta sans la moindre modestie :
— N'est-ce pas un miroir ?

Le Prince s'approcha du portrait et l'examina d'un œil réprobateur.
— Ce front cabossé, ces petits yeux inexpressifs, ce nez boursouflé, ce mention fuyant, cette peau grêlée, ce teint blafard, cette bouche en cul-de-poule... Est-ce bien moi ? ... Je crains que la Princesse ne fasse un malaise, car de charmant je n'ai rien !
Gandini, sûr de son talent :
— J'ai essayé d'être au plus près de la réalité comme me l'ont enseigné tous mes maîtres de l'Académie. Si seulement vous n'aviez pas eu la petite vérole...

Le Prince empourpré :
— Quelle impertinence ! Votre franchise vous met en danger, Gandini ! Votre obsession du détail va jusqu'à recréer les imperfections – pourtant microscopiques – de mon épiderme. C'est outrancier... subversif ! Vous voulez compromettre mon mariage ? Je ne sais si vous êtes insolent ou idiot ou les deux à la fois, en tout cas, je vous intime l'ordre de recommencer ! Et pour la peine, je ne poserai plus. Vous peindrez de mémoire !
Gandini s'inclina en signe de soumission et promit de se remettre au travail immédiatement.
Le Prince vexé quitta l'atelier avec une dignité magnifique.

En un temps record de deux jours, Gandini déclara avoir terminé.
Le Prince, étonné par une telle rapidité, demanda à voir le nouveau portrait.
Son regard afficha moins de sévérité cette fois-ci.

Le Prince :
— Il y a du progrès, Gandini ! Vous avez réussi à gommer les défauts principaux de la première version. Votre style a radicalement changé, dites-moi ! Il fait impression. Les traits ne sont qu'esquissés... Pas de détails inconvenants... Vous juxtaposez les touches de couleur. Voilà qui est original... vraiment ! Du jamais vu. Cependant...
Gandini :
— Cependant ?
Le Prince :
— Cependant, la tête ne va pas ! Elle n'est pas harmonieuse, pas attirante !
Gandini allait répondre que c'était la sienne, mais, devenu plus prudent il garda ses réflexions pour lui.

Gandini :
— Trop réaliste encore ?
Le Prince :
— Un artiste adroit flatte toujours son modèle ! Vous n'avez pas lu La Fontaine ? Recommencez !

Gandini exécuta les ordres et en un jour seulement il dit avoir fini.
Le Prince, qui était sceptique, s'attendait à ressentir une nouvelle déception, mais il fut émerveillé au contraire.
Le Prince :
— Voilà qui est parfait ! Vous vous êtes renouvelé. On croit deviner un visage... tout est vaporeux. Cela laisse la place à l'imagination et les femmes aiment les mystères ou plus exactement les hommes mystérieux. Superbe !
Gandini :
— C'est peut-être un peu... abstrait... cette silhouette dans la brume ? Enfin... j'ai essayé d'innover.
Le Prince joyeux :
— Que dîtes-vous ? C'est tout à fait moi. Vous n'avez pas peint ma physionomie mais ma personnalité ! Vous êtes un maître !
Il embrassa Gandini sur le front.

Le portrait encensé fit le voyage prévu.
Quinze jours plus tard, le Prince recevait en réponse la missive suivante :
«  Votre Altesse a eu la bonté de me faire présent d'un portrait bien déconcertant. Vais-je épouser un fantôme ou les caisses de votre royaume sont à ce point vides que votre Altesse ne peut se payer les services d'un peintre capable ? Je vous prie... »

Le mariage n'eut jamais lieu.

PRIX

Image de Eté 2016
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Ei!§ · il y a
J ' éspère que mon vote vous portera bonheur , car ce conte m ' a fait passer un agréable moment
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Sagrimas · il y a
Merci. Ma plus grande satisfaction est la satisfaction du lecteur.
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Nadine Gazonneau · il y a
A lire votre texte très réussi j'ai la conviction que les privilèges n'ont jamais été abolis. + 1 de Tilee auteur de "transparence" catégorie poésie.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Etre ou paraître, la relation à sa propre image, voilà quelques unes des questions soulevées par votre texte.
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J.M. Raynaud · il y a
vous êtes vous aussi dans votre période tableau ! j'adhère !
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Annelie · il y a
J'ai voté sans pouvoir commenter : des soucis sur le site ! Cette nouvelle m'a fait l'effet d'un conte dont il ressort une leçon.
Si vous avez une minute, je vous invite à lire mon poème "humeur noire" en lice jusqu'au 21 Mars ? D'avance, merci. Annelie

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Denis Lepine · il y a
trop réel..., j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Claire Dévas · il y a
Mon vote pour cette leçon de noble humilité :-)
Ma nouvelle est en lice pour le prix printemps 2016.
Pour la relire et la soutenir :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-feu-follet-de-navotas
Vous en remerciant par avance.
Claire

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Utilisateur désactivé · il y a
Digne d'un conte d'Andersen ou Perrault ! Bravo
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Sagrimas · il y a
Merci
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Cajocle · il y a
Bien fait pour le prétentieux !
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