3
min
Image de Gwen Demay

Gwen Demay

534 lectures

174

Qualifié

Estelle était une adorable petite fille; bien élevée, polie, gentille, avec ses lourdes boucles brunes agrémentées d'un serre-tête et ses jupes plissées. Pourtant, Estelle n'était jamais sûre d'elle. Déjà elle portait de grosses lunettes rouges à cause de sa myopie, ce qui à l'époque n'était pas courant et lui valait des moqueries de la part de ses camarades de classe. Et surtout, surtout, Estelle faisait montre d'une maladresse extrême.

Elle ne pouvait s'en empêcher; elle se cognait constamment contre les meubles de sa maison, fonçait dans les portes, faisait tomber tout ce qu'elle tenait entre ses mains. Cela exaspérait ses parents au plus au haut point; très vite Estelle avait hérité du titre de Miss Catastrophe. Elle se faisait constamment grondée. Elle ne le faisait pourtant pas exprès; pire, consciente de sa malhabileté, elle se concentrait du mieux qu'elle pouvait pour ne pas faire de bévues. Mais rien n'y faisait; au plus elle se stressait, au plus elle devenait balourde.

Heureusement dans sa vie, elle avait une bouée de sauvetage, une planche de salut; son Pépé Guy qu'elle adorait plus que tout. Pépé prenait toujours la défense de son unique petite-fille. À chaque fête de famille, invariablement, après une énième étourderie d'Estelle, sa mère se désolait, son père se mettait en colère, les oncles et les tantes se gaussaient, les cousins et cousines lui jetaient des regards de dégoût. Seul son grand-père la consolait, la prenait sur ses genoux et séchait ses larmes. Tout le monde lui rétorquait que c'était peine perdue, que cette gamine ne serait jamais bonne à rien, et que la cajoler ne résoudrait rien. Pépé Guy ne répondait pas, il resserrait un peu plus son étreinte sur sa princesse.

Quand Estelle rentra au CP, elle passait les mercredis après-midi chez son grand-père. Rien n'aurait plus la rendre plus heureuse; une fois par semaine, ils avaient ce moment rien que tous les deux. Elle lui parlait de l'école, lui de son jardin et de ses récoltes. Chez lui, elle se sentait bien. Et chez lui, elle ne faisait pas de bêtises.

Un après-midi pluvieux, Estelle mangeait une tartine de pain à la confiture de fraises dans la cuisine tandis que son aïeul, assis à côté d'elle, équeutait des haricots verts frais de son jardin, au son de la vieille radio qui grésillait. La fillette aimait le regarder faire. Il utilisait le canif qu'il portait toujours sur lui. Son grand-père était d'une rapidité déconcertante, bien que ses mains tremblotaient quelquefois. Pépé Guy lui disait que c'était à cause du froid et de l'humidité, que son squelette se rouillait. Estelle ne voulait pas le contredire, encore moins se fâcher avec la personne qu'elle aimait le plus, mais elle avait déjà vu ses mains s'agiter en plein été, au soleil.
Les minutes s'écoulaient, paisibles. Soudain, Pépé Guy émit un faible cri de douleur. Son poignet se secouait de haut en bas et dans un geste brusque ses doigts s'écartèrent et le canif tomba. Estelle pouvait voir la scène comme au ralenti ; elle vit le couteau choir, sa main gauche fendit l'air et vint aplatir le manche du canif contre le côté de la table, la lame pointée vers le bas, à quelques centimètres de la cuisse de son grand-père.

On aurait dit que même la radio s'était tue. Un lourd silence s'abattit. Le grand-père et la petite-fille demeuraient immobiles, abasourdis. Puis le vieillard s'écria :
— Bon sang Estelle, tu aurais pu te faire mal !
Estelle baissa les yeux, marmonna une excuse et posa le canif sur la table. Ses yeux se posèrent sur sa tartine, qui l'attendait, mais elle n'en avait plus aucune envie. Jamais jusqu'à ce jour son Pépé ne l'avait disputée. Plus que toute autre remontrance qu'elle avait entendue, la jeune fille en était mortifiée.

Le poignet de Guy ne tremblait plus, mais l'homme pouvait encore sentir le courant de l'éclair de peur qui l'avait traversé. Elle qui était si maladroite d'ordinaire avait fait preuve d'un réflexe incroyable, totalement inconsciente qu'elle aurait pu se blesser. Tout ça pour lui. Il en était ému aux larmes. D'un geste tendre, il releva le menton de sa petite-fille, qui n'osa pas le regarder.
— Pardonne-moi d'avoir crié, mais j'ai eu tellement peur pour toi. Je n'en reviens pas de ce que tu as fait... Tu as un super-pouvoir, cela ne fait aucun doute !

Il tentait de la faire rire, sans résultat. Estelle leva enfin ses yeux vers lui, l'air préoccupé :
— Pépé, je ne sais pas ce qui m'a pris, d'habitude je fais toujours tout tomber...
— Oui et aujourd'hui c'est moi qui ai été maladroit, tu vois cela arrive à tout le monde ! Et toi tu as été là pour moi, comme moi j'ai été là pour toi pendant toutes ces années. Tu commences à grandir, à devenir plus forte et plus confiante, et moi je vais avoir besoin de toi.
— Parce que tes mains tremblent?
— Oui, répondit Pépé dans un léger soupir, mes mains tremblent, mon corps vieillit, ma jeunesse s'est envolée et peut-être qu'un jour mes souvenirs s'effaceront. Et si un jour je tombe, j'aurais besoin que quelqu'un me rattrape. Est-ce que tu veux bien faire cela pour moi ?

En guise de réponse, Estelle agrippa son grand-père par la taille et lui dit :
— Sois tranquille, je te tiens bien !

PRIX

Image de Été 2019
174

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Flozy Geeko
Flozy Geeko · il y a
très joli et attachant. classé surréaliste mais pourtant si ancré dans le réel !
·
Image de Nualmel
Nualmel · il y a
De la tendresse et beaucoup d'humanité. J'aime beaucoup.
·
Image de Liviu Surugiu
Liviu Surugiu · il y a
Un message plein d'espoir, de bienveillance et d'amour. J'aime.
·
Image de Lucile Sempere
Lucile Sempere · il y a
Que c’est beau et adorable!
Cela me rappel un peu mon grand père...
Sans compter que je suis très maladroite... et que mon fils de 11 ans l’est tout autant ^^ toutes mes voix

·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
très beau! mes voix, si vous ne connaissez pas, à lire ' L'art d'être grand-père " de VHugo...
en lice Poésie avec ' Vagues à l'âtre ' si vous aimez

·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Une histoire très mignonne et très morale
Bravo et merci je soutiens.

·
Image de Daniel Grygiel Swistak
Daniel Grygiel Swistak · il y a
Sublime j'ai adoré, mes voix
·
Image de De margotin
De margotin · il y a
Très beau mes voix et je vous invite à découvrir Ô amour

Bonjour svp allez me supporter en cliquant sur le lien pour voter. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/o-lamour

·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Jolie tendresse inter-générationnelle.
·
Image de Julien1965
Julien1965 · il y a
Quelle belle histoire..,, une histoire d amour pur et j en ressors tout ému par votre plume sensible et délicate... mon soutien et toutes mes voix. Par ailleurs, si vous aimez voyager, je vous invite à rejoindre La Voie n1, un train est à quai et il est en partance pour la Corne de l Afrique. Je vous souhaite une belle traversée...
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Le jour de mes huit ans, j’ai reçu un cadeau auquel je ne m’attendais pas ; une montre au bracelet noir où apparaissait sur le cadran Mickey Mouse, avec ses bras légèrement entortillés ...

Du même thème