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Melifos

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Le matin, ça commence avec les petites mamies qui discutent avant d’aller faire leur marché. C’est fou tout ce que je peux entendre ! J’ai remarqué que souvent personne ne trouve grâce aux yeux des personnes âgées, quoi qu’il en soit c’est le cas avec mes deux habituées ! Elles ne me remarquent pas et médisent allègrement de leur prochain. Ça commence toujours doucement avec des considérations sur la météo, qui les entraînent à évoquer leurs problèmes articulaires ou rhumatismaux... Très souvent elles enchaînent en se réjouissant que ça ne soit pas comme Madame Machin, qui elle ne peut plus se lever et que ses enfants ne vont pas assez voir, ce qui est très triste bien sûr, mais sans doute récolte-t-elle ce qu’elle a semé car elle était vraiment d’une intransigeance, mais d’une intransigeance !
Elles se réjouissent des ennuis de couple d’Unetelle, font mine de plaindre Untel qui se retrouve veuf mais finissent invariablement par se féliciter d’avoir survécu à sa mégère de femme, se plaignent du manque de courtoisie des jeunes d’aujourd’hui, du coût de la vie qui ne cesse d’augmenter, etc.
Puis, sans me prêter plus de considération que ça, elles s’en vont.

Je vois ensuite les jeunes mères de famille et quelques nounous, là ce ne sont pas toujours les mêmes qui viennent me voir, il faut croire qu’elles sont dans l’ensemble moins routinières ! Aussi ai-je pu contempler un nombre assez conséquent de bébés braillards, tous plus laids, tous plus malpropres les uns que les autres... Et personne ne pense à s’excuser lorsque je reçois de la purée ou de la compote !
Vers midi, les étudiants du coin viennent grignoter un sandwich chez moi, et c’est là que je constate qu’ils n’ont pas beaucoup évolué depuis qu’ils étaient bébés, tout au moins par rapport à la propreté ! Quant à la politesse, je crois qu’ils ne savent même pas que cette notion existe : finalement mes deux petites mamies du matin avaient raison !

L’après-midi est assez calme, parfois un poète en mal d’inspiration me fait l’honneur de sa présence, ou bien un photographe, ou encore un dessinateur : c’est un peu l’ « heure des artistes » comme je dis. Je ne suis pas sûr que ce soit moi qui les inspire, le plus souvent ils me traversent du regard comme si je n’existais pas, ou plutôt comme s’ils voyaient à travers moi, c’est assez déstabilisant.

En fin d’après-midi, c’est l’heure des amoureux... Il y en avait deux comme ça qui avaient pris l’habitude de venir me voir, Jérémy et Julie. Ils ont bien dû venir pendant deux ans de suite, presque tous les jours ! Inutile de dire que pour les amoureux j’existe encore moins que pour les autres, ils ne voient que l’autre et passent leur temps à se mirer dans son regard !
Un jour, Julie est venue seule pour pleurer, mais je n’ai pas pu la consoler.
Et quelque temps après, Jérémy venait au même endroit... mais avec une certaine Sarah ! Il faut sans doute y voir une preuve de la délicatesse masculine...

Dans la soirée c’est un autre genre d’amoureux qui défile : c’est le moment des rendez-vous illégitimes, des maîtresses et des amants, des liaisons et des subterfuges, des unions éphémères et des passions contrariées, des moments où la peur d’être pris accentue l’excitation, des doutes, des scènes, des larmes ou des sourires... Je suis vraiment au spectacle, que de rebondissements !

Le soir, j’héberge quelques fêtards, tout aussi indifférents à mon égard que les autres, et bien souvent j’en ai un sur le dos pour toute la nuit ! Et ce ne sera qu’au petit matin qu’il partira, encore titubant, aux petites heures du jour. C’est le moment où j’attends mes mamies !

J’ai l’habitude qu’on ne fasse pas attention à moi. Depuis que je suis tout jeune, c’est comme ça : les amoureux s’embrassent devant moi comme si je n’étais pas là, les personnes âgées s’endorment en ma présence, on échange des ragots et des secrets, on ne m’adresse jamais la parole, sauf une fois où un pauvre homme un peu dérangé m’avait raconté sa vie... il faut effectivement être dérangé pour raconter sa vie à un banc public !

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Naima BEK · il y a
Même si on devine assez vite de quoi il s'agit. Le portrait dressé des différentes personnes qui passent est très bien fait. Très joli, je vote +1
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Melifos · il y a
Merci! :)
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M. Iraje · il y a
+1. C'est Brassens qui doit être content...!!
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Melifos · il y a
Hihi merci! :)
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Valéry Hardiquest · il y a
Très joli la chute comme tout le reste d'ailleurs. Quelle belle galerie de personnages. J'ai identifié ce spectateur avec les allusions aux couples assez chauds qu'il reçoit parfois, sans doute parce que j'en "connais" un. Oui... je vous invite à aller lire mon TTC "Sur un banc public" (!!) inscrit dans "Livre en tête". Et pas de vote banc... euh blanc ! Un +1 convaincu.
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Melifos · il y a
Merci!
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Virginie Colpart · il y a
Mon vote pour cette jolie séquence du spectateur
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Melifos · il y a
Merci!

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