Le sourire de l'ange

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Vivement que j'aille me coucher que je découvre ce que me réservent les rêves. Vivement que je me réveille que la vie voit ce que je lui réserve  [+]

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L’aube ne fait pas encore frémir les gouttes de rosée que mon lit a des soubresauts frénétiques. Que se passe-t-il ? Un tremblement de terre ? Mes yeux s’extirpent de paupières lourdes et engluées. C’est alors que je comprends ce qui m’arrive devant son immense sourire éclatant.

— Allez bouge Papa, on va déjeuner, lève toi ! dit-elle en se déployant comme un ressort sur le matelas. Je la regarde, la tronche enfarinée. Le soleil n’est pas encore assez puissant mais la chambre est inondée de lumière. Comment peut-on avoir autant d’émail dans la bouche, telle de la roche blanche réfléchissante ? Je m’éveille sur les cimes des falaises d’Étretat, les bras écartés et les yeux perdus à l’horizon infini. L’air pur pénètre mes poumons et traverse mon être léger. Si léger que je tombe dans le vide aux côtés de Maupassant et Flaubert, le visage rafraîchi par les embruns montants. Tu me fais changer d’air, ma petite Falbala.

Le déjeuner est déjà prêt tandis que ma biomécanique se met doucement en branle pour rejoindre la cuisine. Je lève un sourcil en voyant la table bondée.
— Tadaaaaaaammm !! crie-t-elle accompagnée d’un geste maniéré de princesse.
Tous les gâteaux du placard sont sur la table, des tartines de pain de mie sont recouvertes d’un manteau épais de chocolat dégoulinant. Je me demande comment je vais boire sans renverser mon jus d’orange qui flirte avec les bords du verre. Prudent, Je m’applique pour le porter à ma bouche.
— J’adooooore le chocolaaaaaaaatttt !!! chante-t-elle soudain toutes dents apparentes, entachées de pâte à tartiner.
Je sursaute et renverse la moitié du jus. Elle éclate d’un rire bruyant et chantant. Je vois sa glotte qui se balance. Je ris aussi malgré sa voix qui perce mes oreilles. Quelle énergie, quelle terrible diva. Je me plais à l’écouter tel un spectateur d’opéra, assis confortablement dans le noir à déguster une représentation faite pour lui. Le temps n’existe plus et qu’importe la qualité tant que la joie inonde la pièce. Tu me fais changer d’air, mon petit rossignol Milanais.

Je trouve un temps pour m’atteler au travail de la journée. Je commence presque à m’endormir devant mon pc tellement la réunion en cours est fade. Mais je tiens le choc.
— Papa tu viens jouer dehors ? me demande-t-elle avec des yeux de chat botté. Elle sait si bien les faire.
— Non ma chérie, Papa a une réunion importante, je viendrai tout à l’heure.
— Hmm pff Tant pis pour toi ! dit-elle en me toisant d’un regard torve.
Elle repart en se dandinant dans le jardin. Je constate qu’elle s’est habillée toute seule. Bottes de Yéti vertes et jaunes, pantalon de pyjama, petite robe par-dessus tout ça, t-shirt au cœur rose plaqué et chapeau de paille trop grand qui lui tombe sur le visage. Je rigole, j’aurais pas fait mieux.
— Papa Papa viens ! j’ai trouvé un trésor !!!
J’ai à peine eu le temps de couper le micro de la conférence virtuelle. J’espère qu’ils n’ont rien entendu. Oh et puis qu’ils aillent au diable avec leur foutue réunion. Je pars rejoindre cet être qui sautille et tournicote autour de moi, sourire toujours déployé. J’oublie le boulot et monte dans l’astronef du manège. La place du village sent bon la fraîcheur des légumes et la saucisse grillée. Je tire le manche pour m’élever au plus haut et ravir le pompon sur la musique lancinante de A-HA. Je prends le morceau de laine en plein visage sans l’attraper. Elle pleure de rire. Tu me fais changer d’air mon petit Zébulon.

— Regarde ce que j’ai trouvééé ! annonce-t-elle comme une diseuse de bonne aventure.
Elle a les mains toutes crottées de terre. Où a-t-elle encore été fouiner ? Elle ne peut s’empêcher de faire tourner au soleil la bille bleue qu’elle vient de découvrir. Elle m’annonce avoir bravé tous les dangers pour l’obtenir. Araignées venimeuses, lézards carnivores et même caca de monstre.
— Caca de monstre ? je demande, intrigué.
— Ben oui là-bas regarde, répond-elle en me montrant le coin où notre chat increvable vient déféquer.
Elle explose de rire en voyant mon visage décomposé de dégoût. Son chapeau de paille en tombe par terre. Je le récupère et me coiffe avec, distordant mon visage tel un clown devant ma chercheuse d’or. J’arpente alors les sentiers du Machu Picchu, prudent sur les chemins escarpés qui mènent vers de fabuleuses merveilles. Les condors nous escortent tandis que nous avançons dans une nature parfumée de contes, d’histoires et de légendes. Tu me fais changer d’air, ma petite Zia.

Je prépare le repas en ayant en tête que j’ai encore une super réunion programmée. Elle fait le gâteau pour le dessert. Je reçois de la farine sur le visage, il y en a partout par terre. Je m’énerve, lui somme d’arrêter de gaspiller la nourriture et de me salir. Elle a un mouvement de recul. Un temps ses yeux semblent s’embrumer. Je la regarde d’un air triste. Elle se rapproche de moi, met de la farine dans le creux de sa main, imite un baiser et me l’envoie en soufflant dans sa paume. J’ai le visage tout blanc. Quand je rouvre les yeux, la première chose qui m’apparaît est son sourire rempli de compassion et surtout d’espièglerie. Elle ricane. Patrick, un collègue de travail, envoie des boulettes de papiers avec des sarbacanes faites en stylo Bic. Simon, le stagiaire, a amené le goûter pour son premier jour. Sophie met la musique à fond sur son enceinte et danse dans l’open space avec Richard couvert de cotillons. Je me lance de bureau en bureau sur ma chaise à roulette pour rameuter tout le monde et faire la fête. Vite, avant que le patron n’arrive. Tu me fais changer d’air, ma petite Spirou.

Alors que je fonds sur place devant ma réunion insipide, je t’entends traficoter dans le garage. Mais que va-t-elle encore inventer ? Je l’appelle mais je n’ai que pour réponse un « t’inquiète pas Papa » qui en fait ne veut dire que « Occupe toi de tes fesses ». Ça m’arrange, je ne vais quand même pas plaquer la réunion en plein milieu deux fois de suite. Je m’endors presque, digestion oblige, lorsque je la vois arriver habillée comme une amazone préhistorique. Elle s’était fabriquée une sorte de lance et un arc grossier. Je suis plus inquiet pour le marteau et le tournevis à sa ceinture. Le visage peinturluré de toutes les couleurs, elle crie dans le salon qu’elle n’a peur de personne. Je coupe le micro in extremis et lui court après pour récupérer les outils. Elle me lance des flèches avec son arc en se marrant tandis que je la poursuis. Son sourire, une fois encore, me contamine. Tu m’agrippes autour du cou et je grimpe tout en haut de l’arbre pour y déloger la précieuse nourriture. Il est important de manger sur cette île déserte. De là-haut nous avons une vue superbe sur l’immense plage de sable blanc, le bleu de l’océan et la jungle luxuriante qui foisonne d’eau fraîche et de fruits délicieux. Que c’est bon d’être seuls parfois. Dommage que nous devions prendre garde aux dinosaures alentour. Comme ce diplodocus qui vient justement manger les feuilles de notre arbre. Elle m’encourage en s’esclaffant de descendre sur le cou de la bête. Ce que nous faisons en riant comme sur les meilleurs toboggans du monde. Tu me fais changer d’air ma fille des âges farouches.

La fin de journée est arrivée vite. La fatigue aussi. Tu as englouti ton repas pour gagner du temps et avoir plus d’histoires ce soir. Tu veux des anecdotes de papa cette fois. Je t’en raconte une, deux, trois. La lumière orangée de ta lampe de chevet dessine des ombres douces sur ton front. Le silence prend sa place. Je caresse tes cheveux si doux, ton sourire ferme encore plus tes yeux noisette. Ta respiration se ralentit. Ta bouche s’entrouvre doucement, libérant la blancheur magique. Ton corps et ta tête s’enfoncent dans les plumes. J’ajuste ta couverture. Je reste à te regarder, assis sur une chaise trop petite pour moi. Tu câline ton Totoro en peluche. Je m’envole vers les cerisiers en fleurs sur le dos d’un dragon blanc. Tu renouvelles l’air, ma petite Chihiro, ma petite fille.
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