Le souffle du vent

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J'aime assembler les mots. Je fais des fautes, parfois, dans la vie comme dans mes phrases, mais je travaille pour m'améliorer. J'aime le bleu du Sud, la pluie légère de Normandie et le ciel à  [+]

Image de 2016
Salomé est assise au bord de la route. Elle habite en périphérie du centre-ville.

Peu de personnes empruntent ce chemin, alors les conducteurs ont tendance à accélérer ici.

Au bout de la route, il y a un de ces panneaux en forme de silhouette surmontés de fleur. Un hommage aux fêtards imprudents qui confondent la route avec le trottoir en rentrant, et qui en payent les conséquences.

Dans le quartier, des dizaines de familles avaient porté le noir à cause de cette route. C’est pour ça qu’elle a toujours eu peur de ses grandes voies où les humains se retrouvent au contrôle d’engins surpuissants.

La route devant chez elle, elle avait l’habitude de s’en tenir le plus éloigné possible. Maintenant, elle danse dans l’incertitude sur l’asphalte gris. Son pied s’avance, recule...

Il est six heures, ils sont tous pressés de rentrer chez eux. Ce sont ceux qui travaillent la nuit et peuvent à peine garder les yeux ouverts. Ceux qui dorment le jour. Des inadaptés à la société, comme elle. Ils accélèrent dès que possible, emmitouflés dans l'idée de leurs matelas confortables et de leurs draps moelleux. Elle sait qu'elle peut basculer du rien au néant en quelques secondes.

Elle n’aurait jamais fait ça avant. Mais il a fallu que Lucille s’en mêle. Bien sûr, il fallait qu’elle tombe du clocher de la vieille église. Lucille avait toujours eu cette envie –non, cette nécessité, de ne pas faire dans l’ordinaire. Lucille fait dans l’impressionnant et encore maintenant elle hante ses cauchemars de manière irréelle. Insomnies chroniques et rêves avortés par des ballerines capturés par le ciel ; chaussons de danses écrasés sur l’autoroute.

Cette nuit-là, Salomé avait décidé une énième fois de commencer à respecter son corps : arrêter d’abîmer sa chair, arrêté de chercher un échappatoire, arrêter.

Puis elle avait cherché Lucille, accompagnée du reste de ses amis.

Elle s’était éloignée d’eux pour réussir à avoir un peu de silence. Il y en avait qui râlaient : on s’ennuyait et puis « elle va revenir votre pote de toute façon ». Elle l’avait appelé, et Lucille, dédaigneuse comme toujours, avait simplement répondu que les voies de Dieu étaient impénétrables.

Une seconde plus tard, une poupée de chair fendit l’air pour s’écraser sur le parvis, et minuit sonna. Le sang, d’un rouge riche, profond, incroyablement sombre, coula jusqu’à la route.

Maintenant les yeux tachés d’un sang séché rubicond qui ne partait jamais vraiment, Salomé était horrifiée. Elle n’avait jamais réussi à s’en remettre. Et les autres au loin, qui n’avait rien fait. Qui avait tourné la page comme on ferme une porte.

Une voiture plus rapide que les autres qu’on entend au loin.

Elle ferme les yeux, inspire.

Elle ne peut plus supporter d’appartenir à ce cirque étrange. D’errer entre réalité fantasme cauchemar et insomnie. Il lui faut du calme.

Une seconde à peine.

Son pieds se lève, oscille...

Elle avance, lève le bras. La voiture s’arrête. Enfin.

« Vous allez où ? »
« Luc sur Mer. »
« Vous pouvez m’emmener à Ouistreham ? »
« Vous avez des problèmes ? »
« J’habite là bas et je n’ai plus d’argent pour le bus », mentit Salomé.
Le conducteur ne posa pas plus de question.

Elle s’endormit instantanément dans la voiture.

Une heure plus tard, les mouettes la firent ouvrir un œil. L’odeur des embruns la plongeait dans un état de bonheur infantilisant. Son conducteur la déposa près de la mer.

Elle quitta toutes les routes qui s’offraient à elle pour aller vers un pan de plage laissé à l’abandon. Elle enleva ses chaussures pour laisser ses pieds être lavés par l’écume. L’eau glaciale lui semblait laver les souvenirs de cette nuit. Le vent semblait lui conter des histoires d’un temps d’avant.

Après ça, elle alla à la terrasse d’un café. Le patron lui offrit un chocolat chaud. Elle se dit qu’elle devait vraiment faire peur. Elle le but tant qu’il était encore suffisamment chaud pour la brûler un peu. Le décor lui rappelait une vieille chanson d’Edith Piaf que son grand père adorait.

Elle reprit la route. Ses jambes la piquaient à cause du sel et du sable qui s’y était déposés lors de son escapade marine. Elle marcha encore et encore, jusqu’à une grande maison bleue traditionnelle près d’un carrefour. C’était si silencieux, ici. Elle toqua à la porte.

L’occupante lui ouvrit immédiatement, la serra dans ses bras et la fit s’asseoir. C’était une femme qui avait la beauté de celles qui ont fané tardivement et qui ne le savent pas encore. Ses cheveux gris étaient redressés en un chignon, sa peau parcheminée s’étirait sur des grands sourires. Elle ramena deux bols de riz au lait surmonté d’une couche épaisse de caramel, deux cafés, et ne posa pas plus de question.

« Mamie... » commença à dire Salomé, d’une voix hésitante et pleine d’une question.

« Tu sais, depuis que ton grand père est parti, je me sens seule. Tu veux bien rester un peu avec moi ? » l’interrompit la vieille femme d’un air faussement innocent, un sourire complice aux lèvres. « J’en parlerai à tes parents... »

Salomé posa sa main sur la sienne et la remercia d’un regard.

Une mouette rieuse cria.

Au bout de la route, il y avait toujours une nouvelle chance.
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