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Le Souffle du monde

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Non, je ne suis pas né du bon côté de la terre. Pris au piège dans une guerre sans fin décuplant chaque jour un peu plus la folie sanguinaire des hommes, je suis pris en otage dans mon pays ou du moins ce qui en reste. Dans le noir des fumées de ces voitures incendiées, ces nuages de poussière se dégageant de ces bâtiments éventrés par les missiles ennemis, un rayon de soleil tente parfois une percée illuminant les ruines de ses rayons de feu. Malgré cette destruction massive et tous ces massacres, j’ai le droit d’exister. Nul n’a le droit de vie ou de mort sur moi. Non, nul ne peut y prétendre. Je suis citoyen de la terre, libre de pensée et de gestes. Il me faut prendre une décision : rester pour résister avec la forte probabilité de mourir ou m’enfuir pour témoigner au-delà de nos frontières de ce qu’il s’y passe avec une chance de pouvoir revenir dans mon pays pour l’aider à se reconstruire lorsque la guerre aura pris fin.
Un matin, j’ai donc décidé de partir ou plutôt de fuir vers une terre étrangère. Et il m’en a fallu du courage pour monter sur ce vieux bateau, moi qui n’ai jamais appris à nager. J’ai du surmonter mes peurs, le froid, la faim, la soif, les cris, les plaintes, les pleurs, la maladie et même la mort. Au bout de ce voyage interminable, le bateau a fini par accoster sur une autre terre peuplée de gens au langage et coutumes différents des miens. A ma grande surprise, leur accueil fut froid, dénué de toute compassion et chaleur humaine. En réponse à ma venue, ils m’ont parqué comme un pestiféré dans une sorte de centre. J’étais prisonnier de la guerre dans mon pays et je me retrouvais prisonnier sur une terre étrangère que j’avais pourtant imaginée accueillante. Soudain, je ne comprenais plus les hommes. La seule issue possible à cette situation sans avenir était la fuite, ce que je fis dés le lendemain. Durant mon périple de villes en villes, je ne pus que constater la méfiance des autres à mon égard et parfois la méchanceté voire la violence. Etait-ce le refus d’un étranger sur leur terre ou plus simplement la manifestation de leur peur de l’inconnu ? Je ne saurais le dire. Mon errance continua ainsi de villages en villages jusqu’au jour de ma rencontre avec ce gars un peu rustre qui me prit instinctivement sous son aile comme on recueille un oisillon tombé du nid. Echappant à tous préjugés, il me donna un toit, de la chaleur humaine, quelques habits, un peu de nourriture et surtout m’apprit sa langue afin de pouvoir mieux communiquer. En retour, je l’aidais aux champs même s’il ne m’avait rien demandé. Je lui étais reconnaissant de me traiter comme son égal en respectant ma personne comme un membre de sa famille, non par obligation mais plutôt par générosité. Nous regardions le journal télévisé le soir. Je ne comprenais pas tout, mais voyait bien que dans son pays régnaient aussi des tensions. Le temps passait au fil des saisons et ma maîtrise de la langue s’améliorait à tel point que je parvenais maintenant à lire le journal en comprenant le sens de chaque phrase. Alors qu’il avait sans doute réalisé que je lui volais souvent le sien dès qu’il avait terminé de le lire, il en ramena un jour deux exemplaires, en garda un et me tendit l’autre comme un cadeau. Ce jour-là, j’eus l’impression qu’il me passait le relais. C’est ainsi que je pris conscience au fil des jours de ce que représentait la démocratie dans son pays et ces trois mots inscrits sur le fronton des édifices nationaux : Liberté, Egalité, Fraternité. C’est alors que je compris tout le sens de cette phrase : les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Dans ces mots, tout était dit et s’y trouvait le salut de mon pays.
Un matin, alors que la guerre avait enfin cessé dans mon pays, je repris le bateau, mais cette fois-ci avec un billet officiel. Riche de mon savoir, j’avais décidé de rejoindre les membres du nouveau gouvernement chargés d’instaurer la démocratie sur ces terres meurtries où avaient régné le chaos et la désolation depuis de si longues années. Je parcourus tous les chemins de mon pays, allant dans les coins les plus reculés rencontrer le peuple pour lui expliquer que chacun avait des droits mais aussi des devoirs, que nul n’avait droit de vie ou de mort sur autrui, que la justice était accessible à tous, que l’esclavage était banni, que chaque être humain avait droit à la dignité et que sa voix devait être entendue. Après de longs mois de mise au point et de dialogue acharné avec l’ensemble des citoyens, afin qu’aucun ne soit laissé pour compte, nous avons reconstruit notre pays sur des bases solides et durables en appliquant les trente articles de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Nous sommes aujourd’hui considérés comme un exemple aux yeux du monde qui n’a de cesse de se déchirer et bien souvent de bafouer les droits des hommes de cette terre.

PRIX

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Jarrié · il y a
Impressionné ! Qui de nous ne se reconnait pas dans votre nouvelle ne peut être qu'à plaindre...ou à blâmer.
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Teddy Soton · il y a
Bravo pour cette belle morale !
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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SakimaRomane · il y a
Une texte positif :)
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RAC · il y a
Un bien bel espoir ! Si vous avez juste envie de sourire, bienvenur sur ma page ! A bientôt !
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Marie-France Ochsenbein · il y a
Merci avec plaisir
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A. Nardop · il y a
Une fin bien rare hélas.
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Fabregas Agblemagnon · il y a
excellent, je vous donne mes voix.vous pouvez découvrir ma nouvelle en competition(https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Dominique Vernier · il y a
Beau tépoignage auquel je donne ma voix.
Dans un autre style, une autre époque je vous invite à découvrir "Coupable" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/coupable-4

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Thara · il y a
Une histoire dont on devrait tirer des leçons, même si elle est un peu romancée.
Vous avez réussi à faire passer un message fort à travers votre écrit...

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Ninja · il y a
Sans utopie, que nous reste-t-il ?
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Patrick Peronne · il y a
Un TTC positiviste dans un monde qui ne l'est plus. Il y a une phrase que j'aime : "l'utopie, ce n'est pas ce qui n'est pas réalisable, c'est ce qui n'a pas été réalisé". Je crois qu'elle n'est pas en désaccord avec votre texte. Mon soutien.
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