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Le songe d'une nuit d'hiver

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Delphine Laurent

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Mon nom est William et je suis anglais. Le métier de poète n'est pas une sinécure mais il m'a apporté de grandes joies et de beaux succès. L'écriture nécessite cependant un brin de folie, et de folie, je n'en manquais pas à l'époque ! Vous en voulez une preuve ? A la bonne heure ! Installez-vous confortablement et laissez-moi vous narrer une anecdote qui m'était arrivée alors que j'achevais de rédiger une de mes pièces.
Il était tard – ou tôt ! tout dépend de là où l'on se place ! – et j'avais dû m'assoupir sur ma plume. Lorsque je m'éveillai, la bougie était éteinte. Seules les braises rougeoyantes de l'âtre apportaient un peu de clarté, le feu étant mort depuis belle lurette. Je décollai de ma joue un vélin qui y était resté attaché et me levai pour aller rallumer le feu. Une fois les flammes ranimées, je me tapotai le visage des deux paumes afin d'évacuer les derniers relents de sommeil et revins vers ma table de travail. Ce fut à cet instant que je les aperçus, confortablement installés dans deux fauteuils qui, jusque-là, étaient plongés dans la pénombre. J'en restai muet de stupeur.
- Bon, il serait peut-être temps de jeter tout ceci au feu, m'apostropha le jeune homme en désignant les feuillets qui jonchaient la table. Franchement, je suis trop jeune pour mourir, surtout pour pareille donzelle !
Il accompagna ses mots en jetant un regard torve à la jeune personne assise à ses côtés. Cette dernière était occupée à lisser une boucle de ses cheveux et paraissait s'ennuyer ferme. De mon côté, je continuai à me talocher, mais les deux héros de ma dernière pièce s'acharnaient à ne pas vouloir réintégrer leur place d'origine. Je m'assis et commençai à faire des piles avec les feuillets, tant pour me donner une contenance que par crainte que ce jeune hurluberlu ne les jetât dans l'âtre. Roméo s'était levé et se tenait nonchalamment appuyé au manteau de la cheminée, tandis que sa promise boudait en levant les yeux au ciel.
- Hors de question que je m'enfuie avec un semblable abruti ! s'exclama soudain Juliette, à qui la colère fit monter le rose aux joues.
Je remarquai alors que sa voix était très différente de celle que je lui avais octroyée : elle n'était ni douce, ni musicale. Au contraire, elle évoquait les crécelles, mais je n'eus pas le loisir de m'appesantir sur la question, car ce qu'elle ajouta finit de m'achever...
- En plus, son ami Mercutio et lui...
Juliette laissa mourir ses paroles dans un sous-entendu lourd comme la couronne royale, tout en adressant un grand sourire hypocrite à Roméo. Ce dernier, occupé à se chauffer les mains aux flammes de la cheminée, se retourna à la volée. Le temps d'un battement de cil, il avait fait lever la jeune fille de son fauteuil et la secouai par les épaules comme un matelas un jour de grand ménage.
- Espèce de petite bécasse, lui cracha-t-il au visage, tu vas retirer immédiatement ce que tu viens de dire, sinon je m'en vais te prouver, sans vers ni prose, que la galanterie est aussi passée de mode que les toges romaines !
Roméo n'avait pas desserré son étreinte autour des épaules de Juliette, mais cette dernière souriait toujours et ne semblait pas du tout impressionnée. "Par tous les Saints ! m'exclamai-je en mon for intérieur. Où sont passés le jeune homme courtois et la jeune fille innocente que j'ai façonnés ?" Les deux principaux protagonistes de ma dernière œuvre avaient pris corps et vie, mais semblaient les marionnettes d'un quelconque dieu roublard et maléfique. J'avais assisté à cette scène comme un spectateur décervelé. Il était grand temps de rectifier le tir. J'inspirai un grand coup, croisai les mains sur la table et apostrophai les deux tourtereaux :
- Bon les duettistes, désirez-vous que je vous fasse porter écuelles et hanaps afin que vous puissiez vous les jeter au visage ou est-ce qu'on règle cette histoire dans le calme ?
Ma tentative tomba complètement à plat, car deux secondes plus tard, damoiseau et damoiselle roulaient sur le plancher, sans que j'aie eu loisir de leur faire apporter d'éventuelles munitions. Parfaitement dépité, je fermai les yeux et posai mon front sur mes pouces joints, en priant que tout ceci ne fût qu'un songe.
- Messire, messire !
Du fond des abîmes léthargiques dans lesquelles je surnageais, j'entendais une voix qui me semblait à la fois très proche et très lointaine.
- Messire, mais enfin, z'allez pas ronfler sur vot' table, à ct'e heure !
J'ouvris un œil pour découvrir ma servante qui me tançait, pleine de sollicitude, comme à son habitude.
- En plus, vot' feu, y s'est éteint ! grommela-t-elle tout en s'activant devant la cheminée. Si avec tout ça, z'attrapez pas une fluxion d'poitrine...
Je l'entendis encore marmonner toute seule, bien après qu'elle m'avait laissé seul. Je m'étirai sur mon siège tout en me remémorant l'étrange songe que je venais de faire. Ma dernière pièce était achevée, les feuillets couverts de mon écriture bien ordonnés sur la table, et ce n'était pas des personnages fictifs qui y trouveraient à redire ! J'éclatai de rire tout seul en contemplant les flammes dansant dans l'âtre. Roméo aimait Juliette et Juliette aimait Roméo. "Tout est bien qui finit bien", me dis-je.

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Alain Adam · il y a
Pauvre Willy!
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Delphine Laurent · il y a
Et le pire, c'est que je n'ai même pas honte ! (rires)
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Alain Adam · il y a
Venez retrouver "Une luciole" sur mon recueil de poésie très Short pour vous faire pardonner (sourires!)
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Anna Hoser · il y a
Drôle, et agréable à lire ! Bravo
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Delphine Laurent · il y a
Si vous avez ri, mission accomplie !
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Wilfried Nougé · il y a
Félicitation une belle plume
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Delphine Laurent · il y a
Merci Wil !
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JPM · il y a
Envers du décor
Encore
Vers du dé
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Bizarre bizarre
Rome est au jus qu'on jette
Voilà
C'est mon comme en terre

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Delphine Laurent · il y a
Merci pour ce "comme en terre" pas piqué "des vers" !
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Delphine Laurent · il y a
Cette nouvelle a été publiée pour la première fois dans le recueil "Biographie d'un stylo et autres textes" - Concours de textes "A haute voix" 2013 - www.letraversier.fr
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