Le sommet du monde

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« La terre est bleue comme une orange, Jamais une erreur, les mots ne mentent pas » - Paul Eluard [Crédit Avatar : https://www.flickr.com/photos/eliirmz/11524215796/]  [+]

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Hilja se tient droite au sommet du monde. Droite au milieu du vide feutrine qui s’étend devant elle, sans limite entre le ciel et l’horizon. Elle a natté ses cheveux clairs sous un cache-oreilles bleu marine, enveloppé sa peau blanche dans des couches de laine et de polaire, laissé ses cils blonds sans mascara. Ses doigts se serrent autour des bâtons, et ses skis s’enfoncent dans l’épaisse couche de poudreuse qui recouvre le lac. Au milieu du vide lapon n’existent plus que deux choses : la forêt de sapins qui ploie douloureusement sous le poids des flocons et les yeux bleus d’Hilja. Tout le reste disparaît, enseveli sous la neige et les vingt-cinq degrés sous zéro qui déposent une brise de givre sur tout ce qu’ils effleurent – qui tuent, aussi. Les Finlandais le savent. Le froid tue les hommes, les odeurs, les couleurs. Il transforme le monde en un infime dégradé des sens sur lesquels glissent la cire des bougies, les lames des patins et les sabots des rennes.
La beauté du sommet du monde scintille. Le souffle d’Hilja s’enveloppe dans le givre. Son regard s’enroule dans le silence et court sur l’horizon invisible, sur les arabesques des sapins. Elle se love dans la solitude immaculée. Elle aime la vie qu’elle mène à Helsinki pourtant, elle aime cette ville qui fourmille sous les bonnets de laine, son métier-marathon et ses enfants-tourbillon. Mais… depuis des semaines, elle se perdait, s’ennuyait, se dégoûtait de cette obésité bruyante. Alors, elle est partie. Elle avait besoin de ce calme. Besoin de cette solitude silencieuse dans l’horizon qu’on ne voit pas. Juste le temps qu’Helsinki lui manque, pour qu’elle puisse y retourner avec l’excitation d’une petite fille.
Elle se sent bien ici. Apaisée. Elle respire longuement. Il est bientôt treize heures. Les premiers rayons du soleil glacé embrassent le paysage tendu autour d’elle. Le ciel blanc s’éclaire de reflets encore un peu plus clairs, et la neige se parsème d’or poudreux. Le silence glisse, puis se brise sur le vent qui s’esquisse soudain. Les flocons trop légers dansent sur les reflets aquarelle dessinés dans l’air froid. Hilja joint sa respiration à la valse délicate de la brise qui transperce ses gants. Elle ferme les yeux un instant, resserre ses doigts autour de ses bâtons. Elle sent le soleil se déposer sur ses paupières fines. Elle est si bien ici.
Ce soir, perdue dans la longue nuit de l’hiver lapon, elle attendra. Elle attendra l’aurore boréale qui danse dans le silence. Et, demain, elle rentrera à Helsinki, pour ensevelir sa vie et ses enfants sous toute la joie qu'elle aura de les revoir. Elle a hâte.

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