Le sommeil des sables

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Iséroise d'adoption, j'ai voulu me rapprocher de la montagne qui reste encore pour moi un espace de liberté, de vie sauvage à apprivoiser. La poésie s'en rapproche, un territoire à explore  [+]

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Ce jour de mars, la chaleur est revenue. Je pars marcher, une histoire dans la besace. Je trace jusqu'aux berges, un vent sec souffle, emportant avec lui le froissement des dernières feuilles de chêne. La plage est rugueuse, une étendue de pierres et de terre, de limons et galets. Une mer semble s'être retirée, laissant dans son sillage des lignes régulières de branches échouées. Je m’avance vers le bout du rivage. Sous la masse d'argiles, une falaise affleure. Elle vient s'effondrer dans l'eau laiteuse du Drac. Enfoncée dans les marnes, une pierre taillée nargue le précipice. Elle est creuse et pleine. Sur une dalle verticale, une inscription : 1962. Je m’assois là. Le bassin ruisselle dans un murmure. Sous mes pieds, le fleuve s'épanche – un flot large et tranquille – le clapotis paisible des rides de surface. Soudain une bourrasque suivie des cris stridents de quelques goélands. Le bruit me ramène à la réalité. Je glisse dans ma poche un étrange galet sculpté.

Je repars, longeant la longue rive, en quête d'une trace. Ici, un tesson de verre, là, une bouteille en plastique éventrée, quelques déchets épars, pas de quoi s'arrêter. Je continue ma route, la lumière perce, couche par couche, les sables aux ocres délicats se mettent à briller. Comme dans les bouteilles de sable coloré des marchands de soleil. Je suis dans un désert où l'oasis chante. Mais le ciel soupire, emplissant l'horizon de nuages cendreux, refermant la fenêtre sur un sol boueux. Au loin, quelques silhouettes. Je me rapproche. Des troncs coupés, plantés, leurs racines s'agrippant encore à la terre. Je traverse maintenant ce triste cimetière. Encore un peu plus loin, des pieds de vigne solitaires se dressent obstinément, pauvres moignons noueux. La plage ensoleillée n'est plus qu'un champ de désolation. Je continue ainsi à chercher des reliques. Je scrute l'eau du fleuve, elle est juste opaque. Je fouille le rivage, encore et encore, jusqu'à atteindre l'échancrure où l'Ebron rejoint le Drac. Le jour s'amenuise et je fais demi-tour.

Sur la jetée, des voiliers assagis attendent la débâcle. L'atmosphère est calme, un léger couinement, celui d'un fil d'acier tendu au mas d'un vieux catamaran. Je rejoins le sentier des ruines du château. Une montée bien raide, une bonne suée, j’atteins aisément le haut de la colline. Un premier pan de mur se dévoile. Hissés sur cette croupe, des galets roulés, sortis de la rivière pour former un rempart. Quelques mètres plus loin, une imposante tour défie la gravité. D'autres vestiges encore, un deuxième donjon. C'est presque offensant, tant de preuves tangibles, le moyen-âge ici défend son empreinte contre tous les assauts. Accoudée au donjon, je regarde le Drac, celui qu'on nomme Dragon. Je ne vois qu'une eau plate, austère et silencieuse dans l'ombre des montagnes. Que croyais-je trouver en grimpant la colline ?

La nuit se rapproche. Je redescends en pressant le pas. Le vent dans la forêt semble me chuchoter : "Il est temps que tu t'en ailles." Mais je veux savoir. Alors je remonte la route goudronnée, le bitume me rassure. L'obscurité cette fois a gagné la plage, les falaises abruptes, les sous-bois, les pâtures. Le paysage entier n'est plus qu'une masse, aux contours incertains. Dans la forêt d'en face qui surplombe les gorges, au fronton des maisons, à celui des bicoques, des lumières se sont allumées. Je rejoins le croisement où la route s'efface pour devenir sentier. Là, je m’assois, une inquiétude sourde me fait hésiter. Je sors la frontale. Le portable capte. La thermos est chaude. Je bois quelques gorgées. Je déplie la carte, la passerelle est proche, un kilomètre à peine. Alors je reprends ma marche. Dans mes pas, le sentier s'éclaire. Je suis devenue un phare, une bête facile à pister. Un cliquetis étrange ne me quitte pas, un passereau, sûrement une bergeronnette. J'accélère le pas, soudain ma cheville vrille. Je regarde en face. Une nouvelle lumière est apparue, je crois la voir bouger. Je range ma frontale.

La nuit est si noire et la lune absente. J'atteins la passerelle. Elle est invisible. Je m’avance, une main sur le câble d'acier. Tout est si calme. Le temps semble figé. Plus de bruit d'oiseau, de vent, même pas celui de l'eau. Je veux l'entendre, je jette le galet sculpté. Un cri lugubre retentit du fond des gorges, des silhouettes de glaise sans visage surgissent du néant, leurs mains sont des branches qui saisissent les miennes et me font basculer : " Tu voulais voir Savel, les morts du village, noyés au fond du lac, te souhaitent la bienvenue."
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