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Le soleil ne se lève plus

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Kémarine

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Lettre 1

Je me rappelle ce vent qui nous fouettait le visage, ces toits qui s'étendaient à perte de vue.
Je me rappelle ce soleil rouge qui illuminait ton visage, laissant paraître une lueur ardente dans ton regard ébène. Chaque année le jour de notre anniversaire on montait sur les toits de Paris.
On entassait quelques couvertures et toutes nos peluches, on enlevait nos chaussures et on s'allongeait.
On se créait notre bulle et là, la tête dans les nuages, on admirait le ciel.
On picolait de la grenadine et on fumait quelques clopes pour oublier comme le monde est fou.
On était semblables et tellement différents en même temps, on se complétait.
Tu étais mon Soleil.
J'étais ta Lune.
On jouait à qui voyait le plus d'étoiles filantes.
Mais on trichait à chaque fois pour que l'autre en ai plus parce qu'on partageait notre chance.
On transpirait la vie.
Et le sang qui coulait dans nos veines n'était que bonheur.

Ce soir, je monte l'échelle qui mène au toit et je m'installe comme chaque année. Mais les couvertures sont froides sous moi, et les étoiles ne brillent plus comme avant.
Je m'efforce malgré tout à les détailler une à une parce que je cherche mon frère.
J'essaye de déceler ta présence dans tout ce vide qui me paraît maintenant bien trop hostile.
Mes souvenirs sont comme embrumés par les larmes qui inondent en silence les joues.
Alors que tes yeux, eux, ne peuvent même plus pleurer.
Sans toi, je ne vis plus.
Je suis entre chien et loup.
Entre ciel et terre.
Sans toi,
Je chancelle sans savoir où aller, sans pouvoir compenser.

Tu te rappelles ce vent qui nous fouettait le visage ?
Ces toits qui s'étendaient à perte de vue ?
Te rappelles-tu seulement cette Lune bleue qui illuminait mon visage ?
Tu seras toujours mon Soleil.
Je serai éternellement ta Lune.


Lettre 2

Les étoiles dans tes yeux comme des flocons dans le ciel,
La course dans les herbes plus hautes que nous, main dans la main,
Les bulles de savons qu'on éclatait alors qu'on trouvait ça tellement beau,
Les câlins improvisés avec nos nounours géants,
La cabane dans le grand chêne où on se cachait quand maman nous appelait à table,
Les crises de jalousie quand on avait des amoureux,
Les fous-rires dans nos tubas à la plage,
Les cerises en boucles d'oreilles,
Les courses de luges,
Tous ces souvenirs qui me hantent...

Tu m'avais juré ! Tu m'avais juré, putain ! Qu'on finirait notre vie ensemble,
Qu'on continuerait à quatre-vingt-dix ans à se moquer du monde qui s'écroule ! Qu'on se disputerait encore pour savoir si nos yeux étaient plutôt bleu ou plutôt vert !
Qu'on mangerait encore au moins cent plats asiatiques bourrés de sauce piquante !
Tu m'avais juré qu'on tiendrait une fabrique de bonbons et qu'on se taperait des indigestions tous les deux !
Tu m'avais dit qu'on était inséparables...

Avant que tout parte en fumée,
Avant que le destin nous arrache, sans état d'âme.
Avant que tu me laisses.
Avant que tu meures, putain !
Et ce sentiment d'amertume qui noircit mes souvenirs !
Sans que je puisse même penser sans voir ton corps inanimé !
Mes pensées s'obscurcissent de jour en jour
Reviens, bordel !
Je t'en supplie.


Lettre 3

Le ciel est noir.
Les flocons virevoltent par milliers autour de ma silhouette.
On dirait des petits bouts de toi, je te jure, je suis pas folle.
Enfin si, peut-être un peu.
Mes pas s'enfoncent dans la neige de l'allée centrale.
Je marche droit ; je connais le chemin.
Encore quelques pas puis je tourne à gauche et je pile.
Tu es là.
Toutes ces tombes sont pareilles, pourtant c'est bien toi là-dessous.
Ça me donne envie de gerber.

Je pose mon sac à dos à terre, je l'ouvre et j'en sors une dizaine de bombes de peinture.
Je saisis la première et je commence. D'un geste fluide je dépose la première trace de couleur sur ta tombe.
La vie t'a pas souri, alors moi je décore ta mort.
Le temps passe, les traits s'entrelacent.
À la fin, ta stèle ressemble à un arc-en-ciel parmi les nuages.

Je contemple mon chef-d'œuvre et je déclare :

« Tu sais quoi, fréro ? J'refuse de céder à la tristesse. Elle nous a assez pourri comme ça. J'refuse de ressembler à toutes ces ados déprimées aux idées suicidaires, j'veux pas finir droguée ou les veines coupés. Maintenant je veux vivre pour deux, putain ! Chaque instant à quatre cent pour cent comme si j'allais te rejoindre demain. J'vais reconstruire mon bonheur, je vais prendre des risques, et je vais sortir la tête de l'eau !
Parce que tu vois moi, la mort, je lui dis merde et je lui fous un bon coup de pied au cul. Elle a déjà pris mon frère, je veux lui montrer que moi, elle m'aura pas cette salope ! ELLE M'AURA PAS ! »

Et là, d'un coup sans prévenir, je me mets à rire. Du plus en plus fort. Ma voix pleine de chaleur résonne dans tout le cimetière. Je ris jusqu'à ce que mon visage devienne rouge et que des larmes se forment au coin de mes yeux. Je ris et je crie à en perdre la voix, mais je m'en fiche. Je ris et ça fait un bien fou !
Et tu sais ce qui est le plus drôle dans tout ça ? C'est que, dans la pénombre, j'ai presque entendu tes éclats de rire se lier aux miens.

PRIX

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Elena Hristova · il y a
un texte très fort qui se laisse déguster par petites tranches
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Guilhaine Chambon · il y a
Très Beau texte pour qui je vote .
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Guy Bellinger · il y a
La langue est poétique, sensible, parfois outrée de rage éperdue. Elle traduit magnifiquement l'état fracassé de l'âme de l'héroïne (ou du héros ?)
13 votes pour un aussi beau texte, c'est bien peu.
Je participe également de mon côté au concours d'été de la nouvelle avec "Entre cabot et loup". Si le coeur vous en dit, rendez-vous : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/entre-cabot-et-loup

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Kémarine · il y a
Merci beaucoup pour le nombre de votes, je ne sais pas vraiment comment m'y prendre ...
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Guy Bellinger · il y a
Pour obtenir des votes, vous pouvez faire comme moi, c'est-à-dire lire des textes d'autres auteurs et, lorsqu'ils vous plaisent, voter pour en cliquant sur "Je vote pour cette oeuvre" et proposer votre propre texte en conclusion de votre commentaire (il suffit de citer le titre de votre oeuvre, ou mieux d'en copier-coller l'adresse qui se trouve dans le cadre tout en haut de la page). Ainsi quelqu'un qui veut lire ma nouvelle cliquera sur l'adresse http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/entre-cabot-et-loup et aboutira directement sur la page. Pour vous ce sera http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-ne-se-leve-plus.
Ainsi davantage de lecteurs sauront que votre oeuvre existe.

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Stellaria · il y a
Récit très poétique. Tel un fleuve calme et puissant.
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Arlette Hélène Godefroy · il y a
Tellement beau, tellement triste...je bouleversée à titre personnel...
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Abi Allano · il y a
Un texte bouleversant. Mon vote!
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Très poignant...Texte bouleversant pour son authenticité. A voté (venez me lire aussi à l'occasion si ça vous dit !)
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Pat · il y a
Un très bel hommage vibrant sur l'amour d'une sœur pour son frère disparu trop tôt. Je vous invite à lire "Cactus" et à découvrir mes écrits.
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Arlo · il y a
Extrêmement fort, d'étonnant et puissant. Des mots sans appel tellement ils sont vrais. J'adore. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bon après-midi à vous.
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Océane D. River · il y a
Whoa... ça m'a...remuée :') Un texte fluide et fort. En espérant que ce ne sois pas une histoire vraie...

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