Le soldat inconnu

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Pourquoi on a aimé ?

En s’appuyant sur une ambiance rurale de début de siècle totalement maîtrisée, l’auteur parvient à faire le portrait, non pas d’un soldat

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Image de Automne 19

Le soleil est à peine levé. Il l’entrevoit par la petite fenêtre couverte de toiles d’araignées. L’une d’elles tisse son fil, agile et preste de bon matin. Il se roule dans la paille fraîche et respire à fond son odeur. Il ressent dans les bras et les reins le labeur de la veille. Et ce n’est pas fini ! Encore des jours de moissons ! Mais il pense aussi à cette fille aux lourds cheveux bruns qu’il va retrouver dans les champs. Il descend l’échelle à toute vitesse. Les deux percherons sont là, mâchant leur foin devant le râtelier. Il s’approche de la pompe. Quelques giclées d’eau fraîche sur la tête le réveillent. Il se secoue comme un jeune chien et retrouve soudain sa joie de vivre. Il essuie quelques plaisanteries des plus vieux, mais il faut bien s’y faire : c’est lui le plus jeune de l’équipe, c’est lui le bleu ! Il est chargé d’empiler les gerbes sur la charrette. Ils ont besoin de sa force et de sa souplesse. Le patron appelle pour la soupe. Les assiettes fument, le pain est chaud et croustillant. Le maître est content, ce soir ils auront rentré le plus gros de la récolte.
Ils partent pour le champ. Le soleil arase la colline. Il respire l’air pur du matin. Sa force et sa jeunesse l’entraînent d’un bon pas malgré la rude journée qui l’attend. La faucheuse, tirée par les chevaux, se met en place dans le pré. Elle avance lentement. Derrière elle, les femmes ramassent le blé et le mettent en gerbes. Lui voudrait bien conduire l’attelage, mais le patron ne confie ses chevaux à personne. Peut-être un jour, lui aussi mènera son cheval – et d’ailleurs, il se contenterait d’un simple mulet. La poussière et la fumée piquent la gorge des hommes qui crachent une salive noirâtre. Le bruit toujours plus fort couvre le souffle puissant des chevaux et les cris des moissonneurs. Le plus jeune charge les bottes, empile, vite, toujours plus vite. De temps en temps, une odeur de fleur arrive à ses narines. Ce sont quelques coquelicots fauchés avec les blés.
Enfin, c’est la pause. Même le chien reste couché, le nez entre les pattes. Les vieux parlent des rumeurs de guerre puis de l’autre, celle qu’ils ont vécue, et de ceux qui ne sont jamais revenus.
Mais lui a 18 ans. Tout ce qu’il possède est dans son sac : quelques pièces durement gagnées, un petit pécule laissé par le grand-père et un pantalon de rechange. Il voudrait bien avoir un jour un lopin de terre et peut-être tenir la main d’une jeune femme aux yeux sombres. À la fête des moissons, il osera lui parler, surtout maintenant qu’elle lui sourit chaque fois que leurs regards se rencontrent. La richesse, il n’y pense jamais, d’ailleurs il ne peut même pas l’imaginer. Il ne demande pas grand-chose, travailler son coin de terre, faire son pain, aimer, rire et vivre sur cette terre qu’il n’a pas envie de quitter. Les heures les plus chaudes s’écoulent lentement. La sueur coule dans ses yeux et son torse est brûlant. Les chevaux se secouent et des gouttelettes chaudes pleuvent sur son visage. Encore une heure ou deux et le soleil déclinera doucement.
Tout à coup, le maître stoppe brusquement l’attelage et se met debout sur le marchepied de la machine. Un silence assourdissant éclate à leurs oreilles. Quelques secondes s’étirent dans un calme oppressant. Et puis les cloches se mettent à sonner. Des coups rapides, prolongés comme pour donner l’alerte. Leur son envahit l’espace et le temps, tout disparaît, tout est englouti dans ce bruit. Les tympans se bouchent, il pose les mains sur ses oreilles. C’est le tocsin. Il a peur. C’est la guerre.

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Houda Belabd · il y a
Une finale amplement méritée!
Je vous invite à découvrir mon texte dédié aux sans-abris de l'Isère, ici: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chienne-de-vie-dun-sans-abri-iserois

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cendrine borragini-durant · il y a
Toute l'absurdité de la guerre contenue dans ce portrait évocateur, sinistre faucheuse faisant sa moisson parmi les hommes.
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Ozias Eleke · il y a
Fantastique. Un joli texte. Mes félicitations.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte, Viviane!
j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Léonore Feignon · il y a
Oui un très beau texte !
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Sylvie Neveu · il y a
Bravo pour ce bel hommage
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Céline Le Friant · il y a
Une très belle évocation ! En quelques lignes on est plongé dans l'ambiance et on partage le quotidien et les espoirs de ce soldat. On s'y croirait, bravo !
Puis je vous inviter à découvrir mon texte "In extremis" , en compétition pour le prix de l'hiver ? Un grand merci par avance.

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Michèle Thibaudin · il y a
Bravo à vous.
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour ce prix, Viviane !
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Philippe Martineau · il y a
Touché, tout simplement.

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