Le soldat et la rose

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je suis allée au bout de moi et il n’y avait rien, là juste au bout de moi j’ai perdu mes rêves, et j’ai perdu mon amour je me suis sentie vide ,de moi et de toi, vide juste au bout de  [+]

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Il avait peur.
Au fond de son trou, face aux lignes ennemies, la nuit, il regardait la lune et les étoiles, pour se donner du courage.
Là-bas, à quinze mètres de lui, Lucien alluma une cigarette avec son briquet. Une brève lueur dans la nuit. Le sergent leur avait interdit de faire ça, mais il était plus de minuit, le sergent dormait et tout était calme.
Le bataillon devait dormir. Les autres aussi, là-bas, de l’autre côté des lignes.
Achille leva la tête.

En journée, il y avait ces odeurs de pourriture et d’urine mêlées.
Les rats couraient dans les tranchées, petites bêtes malignes, avec leur nez frémissant, sans cesse en mouvement.
Achille les regardait lorsqu’il était de garde le jour. Il se divertissait de leur marche hasardeuse et pressée, de leur manière d’être toujours en mouvement, aux aguets.
Achille savait que ses camarades les pourchassaient, pour les tuer et améliorer la soupe fadasse qui constituait leur quotidien.
Lui ne pouvait s’empêcher d’éprouver une étrange attirance pour ces bêtes, concentrées sur leur survie, affairées à trouver leur pitance, au mépris de toute prudence parfois.
Cette nuit, les odeurs putrides avaient disparu, sans doute à cause du froid qui envahissait la région en ce jour de novembre 1917.
La nuit était claire sur les Ardennes, un froid sec envahissait les champs noyés de brume, Achille se laissa aller un instant.
Ç’aurait pu être une nuit magnifique. Une nuit comme celles passées auprès de son grand-père dans les rangs des vignes, lorsqu’au petit matin, ils partaient tous les deux chasser la grive.
La nuit s’attardait, prolongeant ces instants de partage, intimes et virils. Le chien rendu fou par l’odeur des fusils faisait des allers et retours agités, entre le vieil homme et le jeune garçon.

Un coup de feu claqua, sec, brutal. Lucien émit un gémissement bref, et s’effondra.
Achille claquait des dents, de froid, de peur.
Lucien n’était sans doute que blessé, c’était un coup de feu pour rien, un coup de semonce, comme les coups de feu des copains de grand-père, qui avant de tirer les grives au petit matin, s’exerçaient sur les branches mortes du champ voisin.

Lucien n’avait rien, il allait venir le voir au petit matin, lorsqu’ils seraient relevés de leur tour de garde, ils iraient boire un café ensemble, et riraient des peurs de la nuit..

Achille ferma les yeux. Il avait si froid, si peur ! Les rats étaient partis.
Il s’imagina à l’opéra devant son pupitre, face au public, son Steinway devant lui, le long corps racé du piano, le silence de la salle qui attendait le monde, un instant suspendu.
Olga était là aussi, dans sa longue robe verte, recueillie, concentrée.
Elle allait s’élancer, chanter. Sa voix allait s’envoler, et lui partirait avec elle et son souffle de cristal, au-dessus des autres. Ils voleraient tous deux dans son chant, dans sa voix.
Il se rappelait aussi ce que son grand-père, jardinier qui passait sa vie en compagnie des fleurs, lui avait dit un jour :
— Les roses sont les reines des fleurs, elles sont fragiles, il faut beaucoup les aimer pour leur permettre d’éclore. 
Il avait confié aussi, ceci :
— Pour que les roses s’ouvrent, il faut qu’elles embrassent la lune. Il leur faut un baiser de lune.
— Un baiser de lune ? demandait le petit garçon qu’il était à ce grand-père magicien. Qu’est-ce que c’est, grand-père ? 
— Et bien, mon garçon, un baiser de lune, c’est quand la lune descend, au petit matin, lorsque la nuit pâlit, juste avant la naissance du jour, au crépuscule de l’aube, la lune descend sur terre pour prendre son bain. Elle laisse trainer ses longs cheveux jusque sur les chemins, dans le lac. Parfois, un de ses cheveux effleure une rose. Celle-ci, frémissant de plaisir et curieuse de savoir qui la caresse, ouvre sa corolle et tend un de ses pétales pour regarder dehors, alors la lune, se dépêchant de sortir de l’eau, approche ses lèvres de la fleur ouverte et, vite, sans que personne ne la voie, dépose un baiser sur la fleur… C’est ça, mon garçon, un baiser de lune.

La lune est partie, le crépuscule de l’aube est là. La fleur frémit au petit matin…
Le jeune soldat se secoue. Il a dû s’assoupir. Le champ dans lequel sa division est cantonnée, flotte dans la brume matinale.
Il jette un regard vers le trou voisin, où Lucien doit l’attendre.
Au bord du trou, dans la main du soldat qui dépasse,
une rose rouge ouvre ses pétales au soleil levant.
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