Le sixième orteil

Ce bruit dans les tempes, sourd, persistant, lancinant... Ce matin, elle en bave.
Elle ne sait plus très bien ce qui relève des battements de son cœur, des acouphènes ou des effets secondaires du traitement.
Grosse cacophonie sous son crâne, mais pas dans son cerveau, elle tient à la nuance, ce n’est pas un détail. Sa volonté est intacte. Le reste suivra. Elle a toujours fait comme ça.
Elle a survécu grâce à la médecine. Maintenant, il lui appartient de vivre, elle en fait son affaire.

Parmi ses visiteurs, tous éludent gentiment les questions qui fâchent, l’entraineur, les copines du club, même les amis. Faut-il dire ex-amis, elle ne sait plus très bien, tant le tri des émotions crée de nouvelles évidences. A l’hôpital, au centre de rééduc, dans la maison de ses parents qui ont dû casser tout le rez de chaussée pour l’accueillir dans la grande chambre du bas : personne n’ose parler des entrainements, du coup d’arrêt à sa carrière, des médailles en chocolat. Omerta, black-out, silence : pas dit, pas pris.
Tous ces efforts, depuis l’âge de 7 ans, pour ça ? L’année des Jeux de Tokyo, en plus !

Le définitif fait peur. Comme s’il paralysait ceux qui le constatent autant que ceux qui le vivent dans leur chair. Les spectateurs de l’indicible sont si souvent gênés, ils tournent la tête ou les talons, c’est selon. Certains viennent une seule fois, d’autres même pas.
Evitement, esquisse, fuite, pudeur, respect, compassion, lâcheté, pitié ? Allez savoir...
Qui pour parler de re-trouver un jour la piste en tartan ? Re-faire du muscle ? Re-prendre les entrainements ? Re-soulever de la fonte ? Personne... Nada, que pouic, tchi.
Mais non, d’ailleurs, pas re-faire : mieux vaut faire. Toute tentation du re-tour à un âge d’or est à éviter comme la peste.
Les nostalgiques ont déjà perdu. Et elle c’est une gagneuse.
Ne pas relâcher la vigilance, elle le sait bien pourtant, mais ce matin, c’est particulièrement dur de serrer les dents sans les péter.

Les cons, les vrais, on les capte de loin : ils ne résistent pas à la tentation de réécrire l’histoire, celle d’avant l’accident. Avec leurs discours qui tombent pile : sur la nécessité, c’est vrai, d’attacher sa ceinture de sécurité, on le sait bien, c’est quand même plus prudent, ah si seulement... Ceux-là ont depuis longtemps été refoulés et renvoyés à leurs certitudes par ses parents, attentifs, aimants, protecteurs. Heureusement, elle a des parents en or, sur la plus haute marche du podium.

Avec les autres, les phrases polies et embarrassées tournent souvent en boucle :
- Courage !
- soies forte, hein ?
- prend soin de toi...
C’est plus soft que « comment je peux t’aider pour que tu puisses aller pisser ? de quelle façon fais-tu le deuil de tout ce pourquoi tu as vécu ? quels sont tes projets ? ». Et tellement plus inutile.
Face à la peur du vide, les mots et les êtres se purgent de leur substance. Bullshit.
Il serait vain d’en vouloir à qui que ce soit. Elle aurait fait pareil à leur place il y a quelques mois. Et puis elle ne peut pas se permettre le luxe de gaspiller son énergie, elle doit entièrement la mettre au service de son projet.

Elle prépare Paris 2024. Premier contact hier avec la Fédé handisport, pour pointer le bout du nez. Et commencer à bosser ; il n’est jamais trop tôt pour anticiper.
Faut partir de zéro : désormais ce sont les bras et les épaules qui devront la faire gagner, propulser le fauteuil pour couper la ligne la première. Finis les problèmes d’adducteurs, faut voir le verre à moitié plein, se marre-t-elle. Se martèle.
Elle s’interdit de chialer, enfin pas tout de suite, le kiné et l’ergo vont pas tarder à débouler.

Tout à l’heure, elle aimerait pouvoir se tenir verticalement, en appui sur les mains, et aller au bout de la séance sans vomir à cause des vertiges. Alors, maintenant, là, tout de suite, ça peut paraitre dérisoire d’imaginer gagner 10 centièmes au tour de piste, dans quelques mois, quelques années.
Ces 10 centièmes, la seule idée de ces 10 centièmes-là, le chemin pour les grignoter jour après jour, ça la tient en vie, en envie.

Le plaisir physique, animal, de transpirer, celui plus cérébral de suivre un tableau de perfs, de régler ton horloge à l’heure et sentir que tu progresses chaque jour...
Le frisson de la compèt’, l’odeur des vestiaires, la rumeur du public dans les gradins, ton nom au tableau d’affichage, le souffle du stress qui te pousse à lâcher les chevaux...
Et l’adrénaline, celle du haut niveau : repousser tes limites, gagner.
Gagner, c’est bon ça, gagner. C’est le pied, avec six orteils comme dit Laurent, son coach. Désormais, elle ne peut plus en bouger un seul. C’est pourtant en allant chercher ce sixième orteil que ce sera le pied. Elle le veut, comme un sixième sens.

Pile au milieu bourdonnements et claquements de tempes, dans sa tête tout est clair, limpide, précis.
- « Je suis déter » se dit-elle, face au miroir.
Elle a mis deux mois avant d’oser se regarder dans la glace. A cet instant, elle est devenue sa première supportrice. Et un mois de plus pour enfin parvenir à se sourire. On y est !
Demain elle va fêter ses 19 ans, Coralie viendra avec Nasser et une mousse au chocolat. Y aura aussi Clem, il apporte les bougies. Elle va se maquiller, sa mère l’aidera.
19 ans demain, putain...
Leïla aura donc précisément 22 ans et quatre mois quand elle montera sur le podium olympique des JO de Paris.
Trop déter, Leïla.