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Le silence de Valérie

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Jean Dallier

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Valérie est petite et boulotte. Elle aime la vie d'intérieur et ne sort de chez elle que contrainte et forcée. Et pourtant, elle n'apprécie rien plus que la compagnie. Elle adore bavarder, échanger, mais dans le cadre étroit et rassurant des murs de sa maison, de sa famille. Valérie est comme un oiseau en cage, mais dans une cage où elle a choisi de vivre enfermée. Elle ne cesse de pépier, de chantonner, de remplir la maison de son babillage insouciant.
Et puis un jour, Valérie se tait.
Tout commence quand George, son mari, engage une nouvelle assistante. Il se demande ce qui a motivé le chef du personnel à porter son choix sur cette jeune femme : ses qualités professionnelles ou sa beauté. En dépit de sa peau mate et de son abondante chevelure noir de jais, elle s'appelle Blanche.
Dès le premier jour, Georges est séduit par sa retenue. A ses ordres, elle acquiesce d'un hochement de tête discret ou se contente d’un sobre : "Bien, monsieur !".
Une semaine suffit pour qu’elle l’envoûte par sa réserve, ses silences. Après des fins de journée de travail passées au bar proche à supporter les conversations à bâtons rompus de ses collègues ou connaissances sur des sujets dénués d’intérêt pour lui, puis le moulin à paroles de Valérie pendant toute la soirée, Georges aspire au silence de Blanche comme à une source d’eau pure et fraîche. Quand il se retrouve en sa présence, c’est la paix après la guerre, le calme après l'ouragan. De plus, Blanche est une assistante sans reproche : disciplinée, compétente, d’humeur toujours égale.
Un jour, il invite Blanche à déjeuner. Elle accepte d'un signe de tête discret. Ils mangent, assis face à face, sans se parler. Ou plutôt sans qu'elle dise un mot. Car Georges ne cesse de discourir. C’est à peine s’il trouve le temps d'avaler quelques bouchées. Il veut d'obtenir d’elle des réponses, aussi brèves soient-elles. Mais en vain. Elle se contente de réagir par un frémissement des lèvres, un battement de cils, une esquisse de sourire.
Les semaines qui suivent, Georges répète ses invitations et multiplie les astuces pour amener sa secrétaire à répondre. Mais rien n’y fait. Il se prend au jeu. Leurs déjeuners deviennent pour George de véritables défis.
Mais au fil des jours et des semaines, plus le silence de Blanche l'exalte, l'aiguillonne, plus le verbiage incessant de Valérie lui devient odieux. Un jour, il craque. Il décide de la faire taire... définitivement. Il prend un rendez-vous d'affaires et y arrive avec cinq minutes d'avance. Juste avant de quitter la maison, il pousse Valérie du haut de l'escalier de la cave. Elle se brise la nuque. Pour faire plus authentique, il casse la bordure du carreau de la première marche et le talon d'une des chaussures de Valérie.
Le soir, à son retour, il appelle la police et une ambulance.
On constate le décès de Valérie et on compatit à son malheur.
*
Douze mois passent. Georges vit avec Blanche dans la maison où il a passé huit années aux côtés de Valérie. Il a toutes les raisons d'être un homme comblé. Blanche est une épouse tendre, une amante parfaite et un excellent cordon-bleu. Elle est efficace, pragmatique, factuelle, silencieuse. Mais elle ne parle pas.
Mais avec le temps qui passe, Georges sent un vide se creuser dans sa vie, un besoin encore vague, indéfini, mais de plus en plus important.
Un soir d’hiver, alors qu’il passe une soirée silencieuse en compagnie de Blanche, il ressent une nostalgie soudaine. Un regret. Regret de Valérie, de son babil incessant, de ses pépiements d'oiseau en cage qui égayaient jusqu'aux coins les plus obscurs de la maison. Depuis son départ, les murs sont devenus aphones, leur mutisme le poursuit comme un reproche latent. Il s'attarde dans la cuisine, au salon, dans la chambre à coucher, avec le secret espoir de surprendre un écho de ce babillage, mais les murs s’obstinent à rester silencieux.
Pour combler cette absence, il ne peut que parler lui-même, mettre en mots, en phrases tout ce qui lui passe par la tête, faire résonner l’écho de ses propres paroles. Blanche lui jette parfois des regards surpris, ce qui le rende encore plus volubile.
Un soir, au fond des yeux de Blanche, Georges perçoit une étincelle, une lueur neuve, inconnue. Bientôt, l’étincelle se fait flamme, puis éclair. Il sent l’effroi lui nouer la poitrine. Il ne peut plus articuler un son. Mais pas pour longtemps. Il se remet à parler, à parler...
Blanche apporte le dessert. Georges adore les desserts de Blanche. Elle dépose les coupes sur la table et retourne à la cuisine pour ramener de petites cuillers. Georges la suit des yeux. Quand elle a disparu, il échange subrepticement sa coupe contre celle de Blanche. Elle revient. Aussitôt, il se met à enfourner le sorbet. Il est délicieux. Il le dit à Blanche. Elle le remercie d’un mouvement de tête discret et déguste la coupe devant elle.
Soudain, il sent des gouttes de sueur lui perler sur le front, dans la nuque, dans le dos. Sa vue se voile. Il ne peut plus respirer. Blanche porte doucement l’index à ses lèvres. Elle lui sourit... et se tait.

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Miraje · il y a
Le sorbet, ça refroidit ☺☺☺ !
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Jean Dallier · il y a
Vous en reprendriez bien un peu, non ?
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Miraje · il y a
Peut-être pas, non ☺☺☺
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Joëlle Brethes · il y a
Il s'est débarrassé de la 1ère... La seconde se débarrasse de lui (subtilement ! ;-) pour ne pas subir le même sort... Rien a à dire : c'est aussi logique que macabre ! ;-)
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