Le serre-tête

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Une passion pour l’écriture, souvent en ateliers. Mon genre préféré est le texte court. "Choper" un personnage, lui mitonner une petite tranche de vie... J'éprouve un grand plaisir à  [+]

Image de Hiver 2016
De son cinquième étage, accoudé au balcon, il souriait en pensant à ce premier vendredi de juin où tout l’équilibre de sa vie et même son bonheur avaient failli voler en éclats.

Cela faisait alors huit mois qu’Antoine Pasquier entretenait une délicieuse relation extra conjugale avec la jolie Adèle Lepic. La pauvre se sentait très seule car son époux, VRP en machine à café expresso, était souvent sur les routes, loin du domicile conjugal.
Les deux couples vivent dans des immeubles contigus.

Le coup de foudre avait eu lieu lors de la remise d’un recommandé avec accusé de réception, car Antoine Pasquier est facteur. Facteur consciencieux, il ne veut pas de bagatelle pendant les heures de travail.

La jolie Adèle Lepic est infirmière. Elle commence tous les jours son travail à l’hôpital à 14 h.
Antoine Pasquier termine toujours sa tournée à 13 h.
Alors, le couple adultère se retrouve tous les vendredis de 13h 05 à 13h 55, dans l’appartement des Pasquier.
Madame Pasquier, l’épouse d’Antoine, est la gérante du salon de coiffure au rez-de-chaussée de l’immeuble et le vendredi est le jour de l’ouverture non-stop du salon.
Les tourtereaux tiennent beaucoup à ce bref rendez-vous.


Madame Pasquier est la coiffeuse d’Adèle Lepic.
Au début, il y avait un point gênant : Adèle éprouvait un sentiment de culpabilité envers sa coiffeuse et elle n’osait plus se rendre au salon alors qu’elle passait devant la vitrine plusieurs fois par jour.
Le subterfuge qu’elle avait trouvé, c’était de se laisser pousser les cheveux.
Sa frange lui arrivant rapidement sur le nez, elle maintenait ses cheveux en arrière grâce un joli serre-tête, acheté au salon.
Depuis, c’était le cœur léger que les deux amants se retrouvaient.

Jusqu’à ce fameux premier vendredi de juin. Il y a des jours comme ça où tout s’enraye...

Madame Pasquier, s’étant tachée avec un flacon de teinture mal rebouché, était revenue précipitamment chez elle à 13h30, entre deux brushings.
Elle était revenue sans ses clefs, car sachant son mari à la maison, fourbu après son harassante tournée, en train de déguster, devant la télévision, le petit plateau repas qu’elle lui avait confectionné le matin.
Elle sonna trois petits coups et cria « Coucou, c’est moi » assez fort pour que sa voix couvre le son de la télévision.

Immédiatement, Antoine Pasquier déclencha le plan « Urgence ».
Le couple volage s’y était entrainé maintes fois.
Montre en main, les meilleurs jours ils bouclaient l’affaire en deux minutes quinze.
Ce petit rituel pimentait leur relation.
Dès le signal d’alerte : la sonnette, ils devaient, toute affaire cessante, jaillir du lit. Antoine faisait un passage rapide sous la douche puis enfilait un peignoir. Quoi de plus naturel après une tournée harassante que de prendre une douche ?
La jolie Adèle enlevait le drap, sautait dans sa robe. Elle prenait toujours soin de bien ranger tous ses sous-vêtements, dans son sac à main au fur et à mesure de l’effeuillage.
Elle enjambait le balcon, grimpait sur le petit escalier de secours menant au toit de l’immeuble et là, à l’abri de la cheminée, elle finissait de se rhabiller. Ensuite, passant par l’autre escalier de secours, elle rejoignait son immeuble et son appartement.
Ni vue, ni connue.

Ce qui ne s’était jamais produit lors des exercices de simulation arriva ce jour là : elle oublia son serre-tête sur la table de nuit de Madame Pasquier.
Effarée, elle se tenait contre la cheminée de l’immeuble, son petit sac contre le cœur, s’attendant à entendre d’un moment à l’autre les hurlements de Madame Pasquier, la fenêtre étant restée ouverte.

Madame Pasquier sonna de nouveau « Antoine, c’est moi, tu m’ouvres ? Je n’ai pas mes clefs. »
Après le passage rapide sous la douche, ultime point prévu au plan « Urgence » il devait jeter un dernier coup d’œil dans la chambre. Mince le serre–tête ! Où le cacher ?

Troisième coup de sonnette, doublé cette fois de coups frappés sur la porte « Mais enfin, Antoine... »
La décision fut vite prise, il lança le serre-tête en direction de la fenêtre, priant pour qu’il n’atterrisse pas cinq étages plus bas sur la tête de quelqu’un.
A peine le serre-tête lâché il se rendit compte qu’il avait la forme d’un boomerang. Avait-il pris la bonne décision ? Pourvu que le serre-tête ne revienne pas !
Toujours en peignoir, il alla ouvrir à sa femme.

Heureusement, le serre-tête termina sa course, accroché à une branche de peuplier deux étages plus bas.
Quand accoudé au balcon il le devinait dans le feuillage, il ressentait un bien-être lui permettant d’attendre jusqu’au vendredi suivant.





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