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Le saut vers l'ange

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Jonathan Carcone

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Je regarde l’officiant et je sens qu’il se rapproche de la phrase tant redoutée. Je vis depuis des années avec le courage dans les chaussettes et mes regrets pour seuls compagnons. Ils ont grossi au fil du temps, à mesure que ma couardise me retenait de me lancer dans le vide.

— …que ces deux âmes sœurs se sont ainsi trouvées pour la vie, dans la joie, l’adversité… profère-t-il, ce foutu pasteur.

Cet artisan de mon malheur, ce fossoyeur officiel de mes espoirs continue sa diatribe, inébranlable. Et moi, je suis prêt. Il m’aura fallu quatre ans et douze jours pour me lancer. Depuis qu’elle a rencontré ce bougre de Jean, je m’imagine lui avouer mes sentiments, lui avouer mon amour. Je n’ai jamais sauté le pas, et voilà qu’à force d’attendre, elle va se marier…

— Ainsi, si quelqu’un s’oppose à cette union, qu’il parle maintenant ou se taise à jamais.

Voilà, ma dernière chance. Ensuite, ils seront reliés par un contrat civil qui les relira à vie, me laissant définitivement sur le côté de la route. Si je ne parle pas maintenant, comme le dit le pasteur, je devrais me taire à jamais. Ainsi soit-il !

À l’abordage !

— Moi ! hurlé-je.

La foule se tourne, je bloque.

Putain, je l’ai dit !

J’hallucine. Je n’en reviens pas, je n’y crois pas, c’est une impossibilité scientifique. Ou psychologique, qu’importe. Après des années à me lancer vers elle dans ma tête, à m’imaginer le jour où je lui révélerais mes sentiments, enfin, je l’ai fait.

— Très drôle, Martin, me sourit Eloïse, la plus belle mariée que je n’ai jamais vue.

Les regards sont tournés vers moi : j’ai interrompu le mariage, j’ai parlé, mais tous pensent à une blague. Cette phrase prononcée par le pasteur est un artifice d’Hollywood. On ne s’attend jamais à ce que quelqu’un parle pour s’opposer au mariage. Personne n’est assez con pour attendre jusqu’au dernier moment, devant l’autel, pour avouer ses sentiments à l’un des futurs époux.

Apparemment, moi, je le suis… me dis-je.

Là, j’ai sauté dans le vide… Je fais quoi, bon sang ? Je dois meubler, meubler…

— Qu’est-ce que l’amour, après tout ? lancé-je sur un ton si hésitant qu’un nouveau mot devrait être inventé pour le décrire.

— Bonne question, on en parle après ? m’envoie Jean, le futur marié, avec un grand sourire ironique.

La foule se marre. En substance, il me dit : ferme-la, je me marie, là ! Bouffon. Tout le monde l’a compris, mais moi ? Je continue bien entendu !

— Aura-t-on, un jour, meilleure chance que cet instant pour étudier cette question ? insisté-je.

Je vois au regard d’Eloïse que j’ai capté son attention. Je me demande si elle ne commence pas à comprendre. Un gros shoot de motivation me monte à la tête.

— Comment peux-tu, Jean, te lancer dans cette aventure avec cette femme si extraordinaire sans comprendre la nature même de la relation qui vous unit ?

— Mais si… Je comprends… Enfin, je l’aime et…

— Pourquoi est-ce que tu essaies de te justifier, soudain ?

Je suis en feu ! J’ai de la répartie et je me fiche des gens autour de moi : c’est la première, j’ai l’impression d’être sous héroïne.

— Mais qu’est-ce que tu fais, Martin ? me lance Eloïse avec de grands yeux.

Ah… Ces yeux… Je donnerais tout pour pouvoir les contempler chaque jour au réveil. Ils sont beaux, certes, mais c’était la manière dont Eloïse les fait vivre qui les rend si irrésistibles.

— Martin, si tu continues, tu vas bientôt comprendre le sens de la relation qui nous lie toi et moi, déclare Jean, le poing serré et menaçant.

Je ne l’ai jamais aimé ce gars, et c’est réciproque. La foule comprend qu’il n’y a plus de quoi rire, mais elle continue à réagir avec des « Oh ! », des « Ah ! » à nos altercations, comme si nous étions en plein match de boxe, Jean, Eloïse et moi.

— Allons, Jean, ne t’énerve pas, calmé-je.

— Rentre dans les rangs, sinon, je t’offre un cadeau pour te remercier d’être venu au mariage. Un beau poing dans ta tête !

Jean est énervé, les veines de son cou gonflent, je vois ses muscles se bander au travers de son costume cintré.

— Eloïse, je dois te dire quelque chose ! m’enthousiasmé-je.

Je n’y crois pas, je vais le faire !

— Martin, interrompt Jean. Je te dis de la fermer ! Sinon, ce poing est pour toi ! Plaisir d’offrir…

— Joie de recevoir ! continué-je.

C’en est trop pour lui, je le vois prêt à s’élancer dans ma direction.

— Je t’aime ! hurlé-je en direction d’Eloïse.

La scène se bloque, j’en suis le héros. Même Jean semble admiratif.

— Pour préciser, je parlais bien à Eloïse, hein. Ne te vexe pas, Jean !

Eloïse est la première à rompre l’immobilité de la scène. Elle s’avance vers moi, un bouquet dans les mains. Je m’avance vers elle et je plonge mes yeux dans les siens, ces yeux si hypnotiques dans lesquels je pourrais me perdre pendant une vie entière.

Nos nez sont à deux centimètres d’écart. Nos lèvres s’entrouvrent, nos haleines se mêlent.

— Il était temps, murmure-t-elle.

Jean est derrière, abasourdi, stoïque.

— Mais enfin, Eloïse chérie, qu’est-ce que tu fais ?

— Je vais embrasser Martin, ça ne se voit pas ? crie-t-elle sans lâcher mes yeux.

Mon cœur tressaute, je suis transporté dans une oasis de bonheur. Je ferme mes paupières, et je dépose mes lèvres sur celles de mon âme sœur.

 

—  Je vous déclare ainsi, mari et femme. Vous pouvez vous embrasser, déclara le pasteur.

Ces paroles me tirent de cet instant hors du temps. J’ouvre les yeux, tout le monde applaudit. Je regarde autour de moi, les visages rayonnent de bonheur. Devant l’autel, Jean et Eloïse s’embrassent amoureusement. Ils sont mariés. Encore une fois, je n’ai pas réussi à parler, je me suis imaginé lui avouant mes sentiments, la conquérir avec ma fougue et partir avec elle, vers notre histoire. Encore une fois, le courage m’est tombé des mains et mon sac de regrets s’est alourdi.

Ils sont mariés… Mais il n’est pas trop tard ! Dans un mois et demi, Eloïse fête son trente-troisième anniversaire avec tous ses amis. Pendant la soirée, je trouverais le courage de lui proposer de lui parler en privé. Et enfin, je lui avouerais tout… Eloïse, je t’aime !

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Béné Broine · il y a
Mes 5 voix pour ce super texte! Bravo!

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Lllia · il y a
Beau texte! Mes votes +5!!!!
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Elena Hristova · il y a
un joli saut plein d'amour en fait
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Jonathan Carcone · il y a
Merci pour ce beau compliment, il me touche :)
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Chantal Carcone · il y a
Aura t il le courage de lui dire???????????
On a toujours un grand plaisir à te lire ( les parents)

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Jonathan Carcone · il y a
Merci !! Bisous à vous deux
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Alain Lonzela · il y a
Très bien...
On y croit jusqu'au bout ;-). Too Bad pour ce pauvre garçon qui n'ose pas faire sa demande....
Une très bonne histoire.

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Jonathan Carcone · il y a
Merci Alain ! Too bad, c'est vrai. Ceci dit, en relisant l'histoire, je me dis finalement : ne vis pas aussi des fantasmes que l'on se dessine à longueur de journée ?
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Alain Lonzela · il y a
Oui, mais justement le rêve n’est pas le fantasme dans le sens ou un rêve, à l’inverse d’un fantasme, peut se réaliser.
Il rêve et c’est justement son non passage à l’acte qui le pénalise. Ceci dit, après un mariage, ses chances s’amenuisent d’autant ;-)

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Hervé Mazoyer · il y a
Ca me rappelle la fin du lauréat...il faut toujours dire ce qu on a sur le coeur exprimer ses sentiments...une vie de regrets ça fait tellement mal...bravo bien ecrit mes voix pour vous...
Sans obligation et si vous le désirez je vous invite à découvrir mon tout dernier texte en compétition :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-train-denfer
Tres amicalement.

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Jonathan Carcone · il y a
Merci pour ce gentil commentaire. Je suis bien d’accord avec vous :) merci pour ces votes
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Ginette Vijaya · il y a
Ah ! quelle histoire ! L'amour nous embarquera toujours vers quelque chose ....
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Jonathan Carcone · il y a
L’amour moteur de toutes nos histoires ! Merci :)
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Sabrina Guerreiro · il y a
Ah le courage parfois !!! J'ai beaucoup apprécié cette lecture, merci
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Jonathan Carcone · il y a
Merci, je suis content si je vous ai embarqué :)
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Tizef29 · il y a
Combien n'y ont pas pensé un jour ?
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Jonathan Carcone · il y a
Oui, le grand classique!
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Virgo34 · il y a
Une façon originale d'aborder le sujet. Attention à la confusion futur/conditionnel...
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Jonathan Carcone · il y a
Merci! Je ferai attention la prochaine fois :)
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Virgo34 · il y a
Je me propose de vous relire quand vous voulez. ..
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