Le salon de l'adoption

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Je suis auteur, éducateur, potier. J'ai découvert mes capacités créatrices sur le tard. J'écris depuis 2008, je modèle et sculpte depuis 2014. https://marcchollet.wixsite.com/mots-et-animaux  [+]

Aujourd’hui j’ai été réveillé par le chant des gougouchtouks. Ils sont plutôt rares en ce moment, alors j’ai pensé que c’était un bon présage pour ce jour particulier. Je m’appelle Victorin, je vis avec tous mes camarades de l’orphelinat et aujourd’hui c’est le salon de l’adoption. Chacun d’entre nous y va avec des espoirs plein la tête. C’est en bus que l’on nous emmène au parc des expositions. « Salon de l’adoption » choque un peu les adultes comme appellation.  Moi je ne vois pas pourquoi. J’aime bien que l’on nomme les choses sans faux-semblant. Quand nous entrons, le décor nous bondit au visage. Les parents en mal d’enfant ont rivalisé de lumières et de couleurs pour attirer l’attention et être parmi les heureux élus. Ceux qui auront la chance de plaire à un des enfants présents. Un ou même mieux : plusieurs ! Comme ça ce sont eux qui auront ensuite le choix pour leur progéniture. Je commence à déambuler dans les allées. Les stands sont tous plus beaux les uns que les autres. On se croirait au salon du jouet, combiné au salon des loisirs. Les adoptants les plus organisés ont même réalisé des books à destination des enfants. Une sorte de livret d’accueil où est présenté le lieu de vie proposé. Généralement des maisons magnifiques avec terrain de sports, piscine et parfois même écurie. Les jeux ne sont pas en reste, avec en tête les dernières consoles. Les enfants se bousculent comme des insectes attirés par les lumières les plus vives. Moi je suis un peu perturbé, je préfère le calme et savourer ce qui s’offre à moi. A un moment donné j’entends un couple se lamenter. « Il y a pléthore, jamais nous ne serons choisis ! ». Pléthore, qui est-il ? Est-il si puissant et impressionnant que ça ? C’est vrai que son nom ressemble à celui d’un ogre. Tous les enfants vont-ils se décider pour lui ? Non, pas tous ! Moi je n’ai aucune envie d’habiter chez un ogre…
Mais voilà déjà se pointer l’heure du retour. J’ai passé toute la journée à déambuler dans ce salon sans pouvoir me décider. Ces parents ont tous l’air très gentils mais j’ai une bizarre impression. Derrière leurs discours vendeurs je sens beaucoup de souffrance. Malgré l’abondance de biens qui les entoure ils m’apparaissent malheureux. Est-ce qu’un enfant leur redonnera le bonheur et le sourire ? Peut-être, mais c’est une lourde charge pour celui qui les rejoindra. Je ne me sens pas le courage d’être celui-là. Je suis perdu dans mes pensées quand j’arrive au bout d’une allée, près d’un stand à l’allure modeste, presque invisible parmi l’arrogance de tous les autres. Quelques ballons de baudruche en décoration, des photos d’enfants, des crayons de couleur. Et un couple un peu triste au milieu. Il faut dire qu’ils n’avaient reçu aucune visite de toute la journée. Moi j’ai cheminé des heures durant, ébloui par tant de merveilles mais incapable de choisir mes futurs parents. Comment le pouvoir ? Une lumineuse maison au bord de la mer est aussi attirante qu’un chalet dominant une vallée verdoyante ! Toutes les vies promises étaient bien attrayantes…

Victorin se sentait physiquement fatigué et lassé par ces plaisirs promis. Il regarda les parents potentiels. La joie et la lumière étaient revenues dans leurs yeux. Soudain ragaillardis comme un pantin mécanique que l’on remonte dans le dos. Le jeune garçon eut une idée : pour savoir quels père et mère choisir, le mieux était de poser une simple question. « Quels parents serez-vous pour moi ? » demanda-t-il. Les deux adultes se regardèrent. Victorin crut que sa demande était stupide. Mais ils s’interrogeaient seulement pour savoir qui allait prendre la parole. La femme dit à son mari : « commence ».
Hé bien tu vois mon garçon, à la maison il n’y a pas beaucoup de place, mais chacun a la sienne. Si tu viens avec nous tu partageras ta chambre avec ton petit frère. Alors c’est toi qui dormiras dans le lit du haut. Le matin nous déjeunons rarement tous ensemble, malheureusement. Mais tu ne seras jamais seul.par contre, pour le repas du soir tout le monde est là. C’est une grande tablée où nous partageons les conversations, les rires et le récit de nos journées. Quand nous avons fini de manger il y en a toujours un qui est pressé de tout ranger pour que l’on ait le temps de faire un jeu ou de transformer la pièce en mini salle de spectacle vivant. Pendant les vacances nous ne partons pas beaucoup. C’est très compliqué et très cher d’emmener tout le monde. Mais quand il fait beau nous descendons à la rivière.les activités ne manquent pas. Et le soir venu, chacun est généralement aussi fatigué que content.
Victorin commençait lui aussi à voir sa fatigue cohabiter avec la joie. A toi maintenant, dit l’homme en se tournant vers sa femme.
Quand vient l’heure du coucher nous passons embrasser et lire une histoire à ceux qui le souhaitent.
Une histoire de pirates ? dit Victorin.
Oui, si tu veux. Ou de princesse, ou de monstre.
Je n’aime pas les histoires de princesses !
Ça viendra en son temps dit le papa, philosophe.
Et le matin tout le monde se prépare pour une nouvelle journée reprit la mère. Ton école n’est pas loin. Il suffit juste de longer le bois des enfants perdus, traverser le pré aux sables mouvants, courir pour ne pas être mangé par le molosse de monsieur Martin et tu y es.
Le molosse ? Et pourquoi pas pléthore tant qu’ils y étaient ! Victorin était livide.
Mais non, dit la maman en éclatant de rire. Il y en a pour cinq minutes à pied et le chemin est agréable en toute saison. Surtout qu’il est peuplé de petits camarades.
Tout à coup le visage du garçonnet se rembrunit :
Oui, mais… je ne travaille pas bien à l’école.
Le papa reprit la parole :
Les enseignants seront là pour t’aider. Et nous aussi. Et puis, si tu fais de ton mieux, nous serons toujours contents et fiers de toi.
Avant de repartir, Victorin embrassa l’homme et la femme dont les yeux brillaient de larmes. Il tenait dans la main le carton où était inscrit le nom de famille des parents qu’il s’était choisi et qu’il retrouverait bientôt…

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